avec les couleurs de ta main

  

au poète et peintre de Céret
Georges Badin
qui nous a laissé ses poèmes
et ses peintures
le 23 novembre 2014

tes bords me recommencent
alors mon cri continue
il part dans tes bleus
tu vois tout ce que je dis
sans en avoir l’air
je te suis dans ton rouge

le bleu de ta main vire au rose

ça déborde

rien ne tient en place
quand tu m’écris ou fais
ce signe sur la peau en croix
dans tes couleurs
tu es vive comme l’amande
ton amour bleue me cercle loin
d’ici pourtant plein oui
ton ombre fait toute
la lumière de ces graphies
qui n’attendent jamais que
ça sèche tout coule de
source pas un rouge
mais son liquide
on n’achève pas tous ces
commencements
on s’aime l’amante
et tes papiers sans
identité
tous signés par sa fugue
vers les quatre
bords m’inondent
de caresses ou c’est
des claques à jouir
tu entends
ça se voit sur
tes joues de partout

ça urge

vite fait bien
tourné en prenant tous les temps
du geste de t’aimer
ou c’est te couvrir et l’amande
d’un regard sur le blanc
l’œil ou papier
qui voit tous mes travers
et s’écrie ton nom
ou vers le haut cette fois
les bassesses d’un bleu profond
tu plonges une brosse
dans l’épaisse chevelure
avec la toute petite tache rouge
tes cieux et nos pieux chavirent
en vagues transparentes
c’est le va et vient l’incessant
tour du jaune impur
et transparent oui je sue
sans rien savoir cercler
de tes humeurs je les
vire au rose bien fait
vite

ça dégouline

tu ne vas pas m’aquareller
ma querelle te trouve
doublement signée aux
urgences des tons approchés
presque plus de peinture
et je te raye
ma peau nue avec
ton ombre toute
intérieure pleine de dégoûts
tes signatures me trouvent
une goule fauve
ou déclinent les tons
et les dons des tumeurs
décadrées avec ce genou
ça découle
dans la rage de travers
oui ça rougit ton cou
quand tout bouge dans
la peinture
tu cours vers là-bas

ça prend l’air

c’est pas comme
le drapeau ou une bannière
roulée par terre
sur ta nudité je me défile
dans les couleurs
rapiécées ou c’est que tu
mets en pièces ma peau jaune
qui pleure dans ton air
trop frais de peinture
barrée reste ici politiquement
dans mes beaux draps
je t’écris la lettre illisible
de nos croisements au vert
comme si
tu me branchais
dans tes bras avec des crayons
noyés dans ton air
si c’est ton ciel
bleu je débute ma noyade
sans sauvetage
coule le goudron
sous l’écume des baisers
les flocons
c’est l’aurore tu disparais

ça raye

au vitrail
de nos effacements
fais silence je te crie
toutes les boucles des mains
enlacent l’explosion
de ton rouge et le jet
de mes jaunes bien salis
barrés
d’une flèche si c’était son ombre
sur nos corps enlacés
nos pleins traînent
et je rampe sous tes cuisses
jusqu’à la tache
plus nos corps mais nos râles
roulent vite sur les rails
en stridences
sans dire les bords
de ton départ derrière
le bleu de ta main
le ralliement
de tous nos aïeux
ou ce sont
les dessins de nos enfants
sans penser
au passé le poing
levé

comme une main qui brûle

Ces papiers sont toujours comme tout frais : les gestes les traversent comme si la main, ou c’est tout le corps, venait de s’y jeter. C’est cela : ces papiers sont comme les draps ou comme les prés ou comme le ciel, on s’y jette pour les embrasser ou s’y rouler dans l’emmêlement de la vie. C’est même exactement cela : on y fait l’amour à mort.

Il y a des lignes souvent rouges, ou c’est la direction des brosses larges aussi, qui orientent mais toujours dans au moins deux directions et on ne peut choisir rien d’autre que leur intersection, leur bifurcation, leur façon de défaire les verticales et les horizontales ; ces lignes ou ces directions dans la couleur – mais je retiens d’abord ces plus étroites lignes rouges parfois seules aux bords d’un grand blanc – agissent fortement pour une peinture décentrée – comme on le dirait d’une parole. Hors rhétorique ou hors époque, hors mouvement ou hors nomenclature : intempestive, cette peinture ; décentrés, ces papiers.

L’espace est toujours élargi par je ne sais quel moyen qui est pourtant immédiatement reconnaissable. C’est comme ces après-midi de beau temps et d’éblouissement ou parfois ces lumières sous la pluie avec des nuages qui jouent de valeurs fortes, j’ai toujours l’impression que le pré n’est pas réductible à sa géométrie et pas plus l’horizon à une ligne : il y a comme un espace démultiplié par l’envol. Est-ce que c’est la richesse profuse de la matière gestuelle même (surtout ?) quand il n’y a presque rien ? Certainement ! mais pourquoi est-ce immédiatement là, dans un élargissement que seule la géante de Baudelaire évoque sans coup férir – je ne retiens que la fin du sonnet : « Parcourir à loisir ses magnifiques formes ; Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
 Et parfois en été, quand les soleils malsains, Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
 Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
 Comme un hameau paisible au pied d’une montagne ». Ces papiers aiment évidemment ces infinitifs (parcourir, ramper, s’étendre, dormir), ces soleils (malsains) et cette ombre (ce corps immense jusque dans la montagne qui l’allonge infiniment).
Ces papiers ne cessent de résonner un présent dans son intensité : véritable cadeau à jouir en riant ou pleurant mais à jouir dans l’immédiat, sans médiation autre qu’un voir éperdu. Comme rouler dans l’herbe sans savoir où finira la roulade, parce qu’il n’y a pas d’horizon à cette peinture : elle est dans un enroulement qui s’étale jusqu’à l’infini d’un faire résonnant. Pas de premier ni de dernier papier : chacun n’est ni l’élément d’une série, ni le moment d’un parcours mais dans son nœud de présent tous les autres à la fois, les rassemblant et les appelant. C’est pourquoi, j’ai l’impression, passant de l’un à l’autre, de me perdre dans une même jouissance s’irisant des mille feux d’un seul présent.

La jouissance avec ces papiers – ne devrais-je pas dire peintures – est aussi lourde que légère, lourde dans le détail de sa matière, parfois même le défait de ses poses, l’inachevé de ses traces, et légère dans la fulgurance d’une couleur qui prend toute la lumière ou l’à-peine posé d’un trait qui suggère plus qu’il ne se montre. Si je parle de lourdeur c’est pour tenter de montrer que le tragique rôde dans chacun de ces papiers ; que la peinture ici est d’abord écho de tout ce qui meurtrit, défait, abîme et inéluctablement tue, alors même que son élan n’est que la signifiance du plus vivant y compris de son acte le plus simple de toucher avec une couleur le blanc du papier, de le salir même. Paradoxe ? peut-être ! mais tension qui tire la vue vers « le monde le monde », comme écrivait l’ami toujours présent, Bernard Vargaftig.

Alors oui, on y meurt comme on y fait l’amour ! La peinture est un cimetière de jouissance. L’enfance qui s’y joue encore et toujours trouve la vue renversée pour que la vie à contre courant continue sous un soleil, ou c’est parfois une lune, qui pleure de rayons mortels et immensément jouissifs tout à la fois. Avec ces papiers, ces peintures, c’est forcément mal barré ! Je suis fini, ici-là mis en croix et sans un zeste subliminal de résurrection ! d’autant que tout fait corps, dans et par cette peinture, au sens le plus matérialiste. Aucune incarnation comme on aime à dire trop facilement. Rien que du corps non au sens biologique : le rouge n’est pas du sang… Mais au sens poétique : le rouge est ce rouge… et donc je est ici et maintenant par ce rouge… et ainsi de tout ce qui vient faire mouvement peinture. C’est mal barré – ça barre même souvent – et pourtant immédiatement, dans le même instant, cette incorporation, que j’ai à peine évoquée avec ce rouge, est une transe où la barre, le mal barré, fait une danse. Voilà ! c’est ce mot que je cherchais ! ça danse sur, avec, par ces papiers, ces peintures. Non seulement les traces, mais c’est un mouvement qui fait tout danser : le papier, la peinture, le regard, la vie et même la mort. La danse macabre est alors en vie. Ce rouge fait la vie !

Écrivant ces notes, je ne sais plus ce que je dis, mais je sais qu’avec ces papiers qui deviennent ces peintures, je suis pris dans un mouvement de parole qui n’a qu’une force, celle que Ghérasim Luca évoquait en posant moins une question qu’en suggérant une façon de vivre : « Comment s’en sortir sans sortir ».

Avec les papiers devenus peintures de Georges Badin, dans et par sa fraicheur, j’ai encore sur les mains et partout dans le corps – parce qu’on les verrait, ces papiers devenus peintures et donc toute l’œuvre de Georges Badin, par les mains autant que par les yeux, par les paroles autant que par le sexe, par la beauté autant que par les déchets – ce jaune (tout aussi bien tel trait) comme un pigment de printemps, ou ça peut-être ce rouge comme une matière d’amour à mort, et c’est donc cette peinture comme une main qui brûle.

toujours commencer le matin avec Georges Badin

c’est toujours dans l’éloignement que tu t’approches
pour entendre résonner quelle parole dans quelle oreille
interne ou là vite fait sur ces papiers ou prés à moins que
huitres pour nacrer ses imparfaits aussitôt si présents
puis la servante toute blanche ou les insectes bifurquent
il voit ce qu’il voit sens dessus dessous le toucher
sur les surfaces changeantes de l’eau il faut faire vite

dans cet enfouissement merveilleux les dangers et
ce corps toujours aux bords de la bouche dégouline
ses couleurs vite changeantes des heures un refuge
peint en branches crucifiées dans la profusion d’un seul
jour noyé de bleu et transparent de jaune avec la goutte
de rouge puis la nuit venait poursuivre le rêve de peindre
avec la troisième personne de ta parole mon enfance

ton imparfait ouvre mes vertiges présents tu me rougis
dans des bleus poudrés où le mal fait à tout le corps
jouit de s’arrêter sans cesse avec l’archet d’un coup
ou c’est le pinceau qui fouette quelle peau verte sous
un trait parti du septième ciel avec les anges de tiepolo
en chœur dissonant pour mieux entendre un silence
magique sous la poudre d’escampette je te cours vite

en rythme ou en croix les couleurs te traversent sous
le vent des expirations roses quand soudain l’arrêt
surprenant d’une corde à ton arc je tire de là ta main
chaude pleine de rires ce noir désopilant au milieu
d’une absence de trop plein et ça s’emballe à boire
des verres de lumière aveuglante pour rouler un joint
dans les transes d’une chevelure ou les pieds perdus

je crie bravo dans les fils de ta danse mes comptines
frappent des mains comme si nos ventres chantaient
un paysage flambant neuf où les natures mortes crient
à tu et à toi des milliers de pétales à point s’enflamment
instantanément nos périodes doutent donc je te suis
et les moutons de la bergère dorment sans compter
nous roulons dans les nuages c’est l’éclair qui voit

la monotonie des graves soutient les souffles rauques
vers le crissement d’un trait lancé au milieu de tout
ça tourne autour en résonances mais la fin générale
te trouve sur la grève où picasso reforme vite si tu le dis
à la loupe un retournement de corps neufs tout nus
je m’amuse de ces polyphonies sans savoir tu écoutes
ce qui vient sous le rose endémique des expressionnistes

l’aube a tout bu et toi toute nue j’ai pas tout vu nos doigts
de rose coulent dans des jaunes perlés qui saignent ta
joie ils courent vite de l’autre côté de l’invisible mensonge
sans gicler hors du livre comme on dirait du langage nous
habite ni sur terre ni au ciel et les drones voient la lune
toute nue noircit le reste de ta peau avec des charbons
ardents et la flamme de mon amour dans les nuits cendrées

je te
signe de croix
en vie

en pleine vie au milieu du chemin forêt
je t’enlève et tu m’élèves
plus bas qu’au golgotha
la croix biffe multiple pas que trois
une signature portée
sous l’anonyme bleu
tu portes la couleur de mon armée rouge
de ta clameur emporte
la griffe sous mon sein
qui pleure la mort rageuse pluie de traits
elle ferme le livre vif
et ta voix me traverse
jusqu’au sang de mes jours et mes nuits
tu supportes ma lourdeur
en vitesse ta joie pousse
l’obscur d’un présent en pleine vue
je te crois sans mise
au tombeau suscitons
un ciel sans voix en chœur d’enfants
tu me croises je te signe
de vie ainsi soit nue


Serge Ritman, le sac du semeur 2016.

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