cheval rouge (fable-chagall)

 

 

on se voit
à l’envers
dans les flaques
les nuages
nous couronnent
on saute en plein
dedans on abdique
pour la nudité dont rêvent nos corps
juste au bord du ciel
on aime bien quand on n’a pas pied

 

 

tu fais l’ange la tête en bas
je tends mes mains de bête
pour t’attraper ou pour
tomber avec toi tomber
vers le haut comme pour te dire
que ce serait bon ce matin
de se réveiller dans un chagall

 

 

on dit le monde
est bleu et rouge c’est vrai
les paupières fermées
on mange la nuit
on mange le jour
on vit la bouche pleine
pour ne plus rien dire
que les couleurs de nos rencontres

 

 

je parle pour faire pousser
la forêt où tu te perds mais je me tais
ensuite
pour me guider à ta voix
je hurle dans ton brame
quand tu me trouves où je te cherche
je m’étais caché dans la poursuite
d’une phrase tu te montrais tu te déshabillais
dans ses points de suspension
de dos nue comme au bord
de la mare la plus noire assise
à la lisière d’un lit en équilibre

 

 

je dis quand tu te tais
c’est bien toi cette façon
de continuer la fable de ma voix en m’imposant
le silence avec la fable
de tes mains

 

 

tu ne sais pas tout
ce que tu transformes tu le fais
de ne pas le savoir
ignorante tu ris
si tu savais tu aurais tellement peur
mais je berce ton ignorance
tu caresses mon feuillage
on se donne des frissons c’est pour mieux
sentir comme c’est bon
de n’être sûr de rien
de n’avoir plus rien d’autre
à donner
ne me cache pas tes trésors regarde
ce sont tes mains nues

 

 

le jeu continue
de plus belle toi
qui te caches dans mes bras moi
qui me montre tout à coup
plus féroce sous la caresse d’un souffle
le monde est si laid il se hérisse tu passes
une main ouverte dans le pelage tu épelles
à mon oreille les voyelles d’une vieille berceuse
c’est ta fragilité qui calme mon loup
mes grognements qui te donnent tant de force

 

 

on fait le lit dans le ciel
le bleu du vitrail laisse passer le bleu
je vis comme à cheval
sur le faîte de la maison
je perds l’équilibre je ne dors plus je pose
une anémone grande ouverte comme ton rêve
sur ton ventre tu as tremblé à peine
encore dormante mais tu t’agites quand mon bouc
au chevet joue du violon si tu t’envoles
au-dessus des toits de la ville
je te touche du bout des doigts
ce n’est pas te retenir c’est faire durer
le lâcher-prise on passe au rouge au galop
une mouche fait frémir l’échine
je mords dans l’âme du violon
tout se tient tout se divise et l’on ose me dire
que la vie n’a pas de sens

 

 

on met des arbres partout
on court sur la mousse ça ne fait pas de bruit
pas de bruit tomber
pas de bruit les regards de bêtes effrayées
dans le face-à-face de la chute
seulement dans le silence la vie
c’est du petit bois
que je casse sur mon genou
pour une nuit le feu qui fera danser nos ombres
nos ombres une seule comme un cheval rouge

 

 

le coq a perdu le matin
je porte sur mon dos mes voyages
je ne m’arrête pas le ciel est trop petit
il faut encore l’étirer
jusque sur ton ventre comme un drap
sur ton visage comme un souffle
sur les forêts de bouleaux où tes eaux roulent sous la mousse
si tu es le printemps je gonfle tes ruisseaux
si tu es nue je suis le rouge
je déchire le ciel je laisse tomber mes bagages
je pose ma tête sur tes genoux
si tu te tais je suis ta phrase
ton œil fermé pendant le sommeil
ton œil ouvert dans l’étonnement d’être en vie

 

 

pieds nus on voyage léger
le coq n’a pas chanté
une maison n’a pas de bouche
une légende est sans parole
on se soulève sur un coude
on croyait être déjà bien loin
mais on recommence avec la journée
avec ce rien d’air qui soulève le rideau on doit
apprendre à marcher voler s’endormir
dans le ciel en équilibre sur rien
en silence en semant des oiseaux
on réinvente
en mettant un rêve devant l’autre on avance

 

 

je touche une fleur en plein cœur je tombe
tu m’invites
tu m’inventes dans les blancs de ta légende
tu dépiautes une histoire pétale après pétale
en tas ensuite tu rassembles
les moments séparés
les rouges avec les rouges
les bleus avec les bleus
on expose nos preuves
tout le monde peut aller et venir à son gré
chaque pas est une fête
qui fait trembler les vivants

 

 

tu dors la tête
sur ton coude replié
je ne dis mot je consens
je murmure dans tes cheveux
comme une abeille
tu rêves la couleur
je baigne dans ton rêve
je fais beaucoup de gestes
je repeins le jour dans ta nuit
tu sais que je fuis mais cette fuite
a sa force
elle change le cours des choses
je patouille dans un nuage rouge
il chante comme un oiseau
le mouvement de la couleur est ma maison

 

Philippe Païni, Le sac du semeur 2018.