Contemporains

   

Mêmes jeunes ils sont déjà vieux
d’époques remémorées.
Leur printemps est un hiver
plein de contes répétés,
leur matin est un soir.
Ce qu’ils disent un dicton,
ce qu’ils pensent, de l’histoire
à défaut d’autre chose.

Rouge est leur sang mais il est peint,
leur vieillesse lancée comme un chalut,
leur sommeil une prédiction.

Ils se vêtent dans le visible,
bédés, télévision, films,
ils ont peur de leurs rêves.
Ils habitent photos et miroirs,
leurs ennemis sont clowns, poètes, vagabonds,
et une eau-forte de la mer.

De la peur même ils usent avec mesure,
de la douleur à date fixe avec antidouleur,
et le mardi à huit heures moins cinq ils détestent
les fautes d’usage.

Souvent ils deviennent l’un l’autre,
ce qu’ils appellent amour.
Ils se rappellent le même présent,
les mêmes amants, le même avenir :
une photo qui traîne encore quelques heures
mais où se voient de moins en moins de choses,

une invulnérable orgie d’attente,
une insatiable orgie de temps.

  

Après-midi

Suffit parfois de peu de choses.
Un après-midi d’heures lisses
qui ne s’accordent pas ensemble,
et lui, par lui-même rompu,
assis sur différentes chaises,
ayant partout une âme ou bien un corps.

Dans une partie de la chambre il fait nuit.
Ailleurs c’est le passé, les vacances ou la guerre.
Au plafond, la mer lèche la plage qui luit,
et pas une main pour diriger le tout,
pas de connétable ni d’ordinateur,
seulement toujours le même, lui,
quelqu’un, l’homme démembré,
non rassemblé,
conversant avec lui-même, rêvant et pensant,
présent et invisible.

Quelqu’un qui tout à l’heure irait dîner et dormir.
Quelqu’un qui portait une montre et des chaussures.
Quelqu’un qui s’en allait.
Quelqu’un qui s’en irait.

Quelqu’un qui s’attardait encore un peu.

  

La maison sur l’île

Il y a tant de pensées plantées
dans le jardin autour de la maison désertée.
Je songe au chenil vide,
où luit la lune livide.

Rêvons. Le chat est revenu,
dans la gueule une phalène,
car c’est l’été.
Rêve donc d’autres nues.

Vole au-dessus de la maison. Elle est fermée.
Chasse les arbres. Punis les volets.
La terre ne dit rien. Je guette par leurs rais
le miroir sans visage.

Les draps ôtés, le lit
s’est endormi. L’horloge est arrêtée
d’un temps sans volonté. Les chaises de jardin
gisent sur le côté. Vide, ma maison ne songe pas à moi.

Ma maison songe dans mon rêve
à elle-même. Elle est toute à l’hiver, aux froides
moisissures. Quand je reviendrai, ce sera l’été.
Mes pieds seront alors plus vieux de dix mois.

Pieds nus sur les carreaux rouges
et la lune dans la Bella sombra.
Les lézards sous la lampe
pourquoi mon rêve est-il alors si sombre ?

Dans ma vie les hivers se font plus blêmes,
les couleurs plus sourdes, les amis plus anxieux.
L’amour disparaît à mes yeux.
Je me serre dans mon poème.

  

Cauda

Regarde les choses, vois-les
dans leur innocence métaphysique,
incertaines de leur existence.

Rappelle-toi la conversation
sous une tonnelle, un été nordique,
des hortensias, le dernier mot d’un crapaud,
des masques, des roses.
De l’encens mais pas d’église.

Un papillon qui s’envole en Chine
change une bourrasque en Finlande.
Quelqu’un l’a dit mais toi tu te taisais.
Tu le savais déjà.

Quand les tableaux se défont-ils
du peintre, quand la même matière devient-elle
une pensée nouvelle ? La brume du soir glissait
sur le gazon, noyait l’allée, la fontaine
et la maison.

De la musique, clapot de rames.
Quelqu’un allume la lumière, quelqu’un
ne croit pas au crépuscule.
La question sans réponse erre
sous la fenêtre.

  

Zurbarán

à Miguel Ybáñez

Ta lettre, je l’ai perdue.
Tu y parlais de noir,
d’un saint martyrisé
tête en bas sur une croix,
une vision d’Espagne.

Tu es dans mon pays, moi
dans le tien. Ce double
parcours
mesure ce que nous faisons,
une retraite.

Dans ce noir,
règne une telle fureur de savoir,
il a des espions de bleu
et d’or
derrière la cuirasse
d’étoffe modelée.

Un même chemin vers le blanc
une extrême rigueur
jusqu’au silence.

Et puis plus rien.

  

Méditation

Fanfare de trompettes, ce genre de matin.
Le chat sur le chemin du bureau,
palmier en prière,
chuchotis d’âmes
dans le journal de la capitale.

Des noms, plus vides que jamais,
se cognent aux carreaux,
piaillant avec bruit.
Je regarde l’aiguille,
une ronde de nuit pour les jours, mon ombre.
A mes pieds un clair soupçon,
sur mes genoux deux agendas.
Je suis prêt à tout !

Langage secret, dits du dehors.
Qui dénombre a prise sur les choses,
aile de papillon, ciment, lézard,
la saleté, la répétition,

et plus encore, et plus encore,
une somme de temps délaissé.

  

Xénophane

Tu l’as dit, je le vois :
l’empreinte de la feuille de laurier
sur une falaise à Paros,
le poisson pétrifié dans la montagne
au fil de son eau de marbre.
Preuve inscrite dans la pierre,
sa nage ne le mène plus nulle part.

Tu l’as dit, je l’entends :
nous sommes nés de terre et d’eau,
d’eau et de terre est tout
ce qui point et ce qui croît.

Et moi, qui en sais plus long,
je donne ma vérité reçue pour ta réponse.

Tant vaut mieux questionner que savoir,
que je déplore ma science.

  

Harba lori fa*

Tant de formes de vie ! tant de population
pour souffrir et sourire en ces collines pierreuses !

Le figuier se penche en direction du sud,
au-dessus de nous le doux ronflement d’un avion.

Mon ami attend prêt d’un arbuste aux épines aiguës.
Il sait l’histoire de sa fin,

nous voyons l’éclat de la mer
entre chardons et noix de galle, une voile au lointain.

Tout dort. Donnez-moi une autre vie et je n’en voudrai pas.
Grillons et coquillages, mon calice est plein d’éternel midi.

Le ruisseau où je bus hier avait une eau fraîche et claire.
J’y voyais le laurier reflété, je voyais l’ombre

des feuilles dériver sur le fond.
C’était tout ce que je voulais. Harba lori fa !

Mon âge tient à un fil. Ainsi suis-je l’araignée
au-dessus du sentier. Elle tisse son temps polygonal

de ronce à ronce
jusqu’à ce que le promeneur passe en route vers le port,

le promeneur qui tape avec sa canne.

* « L’herbe fait des fleurs », expression tirée d’un poème de Jean Ier, Duc de Brabant (1235-1294).

  

Amsterdam, 1200

Entre mer et mer
les laisses
derrière des digues de goémon.

Hommes de l’eau, faiseurs de terre,
anges noirs,
ancêtres glissant sur les limons.

Ils sont les premiers.
Ils rêvent les murs de bois flotté
dans la rivière errante.

Âme, eau.
Stelle, refuge.

Le nom de leur ville
liquide.

  

Picasso, eaux-fortes tardives

Dans ce nuage ils s’accouplent,
dans ce nuage noir, leur désir d’encre noire
buriné dans le cuivre, incisif et pugnace,
par le voyeur caché dans le rideau, il veut,

il veut aussi cette femme et cet homme,
la double silhouette, il en
force l’entrée et s’y love
comme jadis, avant cette vie d’un siècle.

Dans cette étreinte entaillée
il cherche une mer et un lit, crie
pour les Heures perdues, pour un éternel
commerce, avec la nostalgie de celui

qui ne peut ne pas voir.

  

Interrogatoire

comment, c’était toi ?
Berlin, (pour moi) derrière
le Mur. Telle ou telle
année, des gants noirs, trop grands,
une cigarette, pose apprise de
l’Ouest. Cheveux coupés court. Teint pâle.
Rien ne collait. Fichu manteau, genre
toile cirée, et pour tout arranger
là-dessous le pull noir, la trace métallique,
la fermeture éclair luisant comme l’argent.
Bien sûr, c’était encore une sorte
de guerre.

In illo tempore, Ulbricht,
Honecker. Héros d’antan, désormais
périmés, vus à travers les carreaux
de l’Histoire, patrimoine
moisi. Ton héritage. Se voit dans
tes yeux.

Le temps est une statue, visible seulement
par intervalles. Deux cordes à linge, trois
pinces. Un drap, couleur de ton manteau.
C’est ainsi qu’on devient sans peine un monument.
Le tout irréparable, excepté
ton visage. Mince, mangé par les yeux, cheveux courts.
Il y a toujours une chose à la mode, excepté
l’âme.

Bouche fermée, promesse cachée,
orgasme au quatrième étage,
Karl-Marx-Allee, photo en uniforme
quand tu avais treize ans, tu sais encore le chant
mais nul ne veut entrer dans les annales.
Ombre, le plus ancien désir,

toutes ces pénibles cuirasses
pour rien.

   

Cees Nooteboom*, le sac du semeur 2016.
Extraits du livre Le visage de l’œil, traduction de Philippe Noble, Actes sud, 2016.* Choix et titre de la rédaction, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.