De l’un à l’autre

  

  

Ma grand-mère était une femme obsédée par les anges. Chez elle il y avait partout des reliques en sucre blanc qui prenaient leurs formes. Le soir elle me parlait de chacun d’eux. Elle me disait que le jour où j’aurai besoin il me suffirait de les appeler par leur nom.

  

Enfant, j’aurai pas dû demander aux taches de rousseurs de disparaitre.

  

     

Souvent j’imaginais pas être moi. J’imaginais être pas moi j’imaginais être plus ça ou moins ça j’imaginais être quelqu’un que j’ai vu à la télé ou quelqu’un que j’ai lu sur une feuille. J’imaginais être maigre très maigre tellement que j’aurai fait tomber mes os en faisant des roulades sur un tapis un peu dur mais pas trop.

    

  

Le vide de l’horizon, je l’ai fixé pendant plus d’une heure. Cet infini plat que formait la rencontre de la mer avec le reste de l’univers. Tout ça ça appelait les souvenirs, les films qu’on se fait, les mieux qu’on s’imagine. J’ai commencé à repenser à ma fugue. A comment les gens avaient pensé mon départ. Quelles histoires avaient bien pu être faites. Devrai-je rentrer si je ne te trouve pas ? Devrai-je aller plus loin pour mordre l’intérieur de l’Afrique ? Puis continuer à suivre l’appel incessant de la sortie. Puis toujours chercher à remplir le vide avec de la terre des autres-parts. Puis toujours prendre le chemin de gauche.

Le soleil reflétait sa fausse face sur un coté de l’eau seulement et laissait des
trainées blanches en pointillé sur l’eau bleue et sur mes idées noires.

Es-tu dans la mer ?

  

  

Tous les deux ils manquent d’alcool ils manquent les marches pour gravir les sommets alors ils viennent pleurer là entre mes jambes. Ils glissent tout en bas et remontent péniblement en écorchant le bois des escaliers avec leurs genoux et ils oublient les photos posées sur la table ils oublient qu’ils ont mouillé mes vêtements avec leurs larmes ils oublient qu’on voyait ma peau au travers maintenant.

  

  

Ces femmes ont des cicatrices partout sur le corps de la forme des brèches de trottoirs et merde chacun marche dessus pareil sans rien dire chacun enfonce ses longueurs dans les entailles sans regarder que ça donne des ecchymoses de pressentiments et des cris en ronds de fumée.

  

  

Paris la nuit a la couleur des chairs saisies par les douleurs crevées processives. La couleur des enveloppes frileuses. De l’abandon des langues. Paris la nuit a la couleur des passages qui baisent les insomnies. Les verts et les jaunes d’un ciel enfumé. La couleur des eaux qui piétinent nos visages. D’en haut. Paris la nuit a la couleur des autres temps qu’on lit depuis la fenêtre. La couleur des sentis, des acides, des inondés. La couleur seule d’une parade entre deux pavés Filles du Calvaire. Paris la nuit a la couleur du vin descendu pour conjurer le mauvais sort.

  

  

J’ai craché le sommeil comme ça le matin. Perçant entre l’amande des paupières les traces célestes encore là. Et déjà quelques lucarnes électriques sur les murs. J’ai dégourdi mes membres. Un à un. Pénible. J’ai descendu le lit. J’ai allumé la guirlande. J’ai fais chauffer l’eau. Crépitant. Et partout ça cognait mon corps mal éveillé. La bouche même laissait ma pupille huileuse.

Le plus difficile était de devoir abandonner la peau de nuit. Retirer les tissures bleues. Qu’elles glissent sur les cuisses jusqu’au sol. Et qu’elles fassent vite, le plus vite possible. Pour que reste court le moment où l’être est frêle et poussiéreux. Vulnérable et ouvert.

Il faut alors enfiler le jour. Sec. Violent.

  

  
« Je suis dieu »
Murmura t’il en écartant grand les bras, laissant le vent engouffrer dans
ses yeux blancs le sable et les fleurs du désert.

Il se mordit la langue et avec le sang qui coula de sa bouche écrivit sur
les plaines abyssines son prénom.

  

  

« – C’est comme quand tu fermes les yeux face au soleil. Qu’il y a plein de couleurs que tu connais pas et des formes qui changent avant que t’aies eu le temps de leurs donner un nom. Tout ça bien entouré de noir pas totalement noir.

Tu vois, c’est pile là où j’ai envie d’être. »

  

  

J’ai touché avec la bouche
le bout du monde
celui qui est bleu
mais ça ne m’a pas suffit.

  

  

Lou Coutet, le sac du semeur 2017.

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