Intempestifs

Choix et extrait de la rédaction.

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Henri Meschonnic, Spinoza poème de la pensée

La critique comme rapport au langage, et à la société, est le lien même entre l’éthique et le politique, et ce qui fait (l’expression est forte, et située, pour Spinoza) une « vie humaine ››. Règle de vie, règle de langage

Spinoza, dans le langage, maintenant, c’est l’héroïsme du sujet libre. Pour tout sujet. En quoi l’acte de langage, chez lui, est un acte éthique. C’est exactement pour cela qu’il est le sujet du poème de la pensée. Spinoza gagne, la vie gagne

Henri Meschonnic
Spinoza Poème de la pensée
Éditions du CNRS
coll. Biblis
456 p. broché, 10 €
ISBN : 978-2-271-11689-5

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On ne part pas, Arnaud Le Vac, éditions du Cygne

Une poignée de livres et tout
s’éclaire :
la musique surgit,
la peinture fait signe,
la sculpture montre le pas.

L’espace tout autour de soi
dans la plus grande proximité
est sans limites ; le temps
dans la plus grande intériorité
révèle la pleine conscience
de sa grandeur.

Arnaud Le Vac
On ne part pas
Éditions du Cygne
56 p. broché, 10 €
ISBN : 978-2-84924-499-9
Bon de commande

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Ta résonance, ma retenue, Serge Ritman
    Ce poème fait comme je te parle. Ce poème fait comme tu me parles. Comme tu me parles dans mon écriture qui appelle. Sait-elle qui ? Je sais que c’est toi mais tu me fais autre et alors je monologue autant de tu que tu me multiplies. Ce poème fait comme nous nous parlons. Je fais silence ou je suis volubile. Tu es le silence de ma volubilité et je suis volubile avec tes silences. Tu attends que je te dise et tu parles d’autre chose pour que j’entende. Nous nous parlons par-dessus tout ça sans nous entendre toujours. Nous nous entendons parfois. J’élève la voix et je me tais. Tu viens et tu pars. Tu demandes sans rien dire et tu appelles sans cesse mon nom. Je l’entends loin, très loin de moi. Mais plus tu appelles, plus il s’approche. Il me pénètre. Tu m’envahis de mon nom. Il ne m’appartient plus. Il m’envahit de toi, de ton souffle. Mon nom me traverse plein de toi. Mon nom est ton appel. Nous nous comprenons par-dessus tout ça sans nous entendre toujours. Nous nous entendons souvent. Ce poème nous fait. Tu me fais ce poème comme je t’écris et je te fais ce poème comme tu me parles. Ce poème nous fait parler. Ce poème nous parle puisque nous nous entendons très loin. Ce poème nous fait très proches. Nous venons dans ce qu’il nous fait. Nous nous faisons tout entier dans sa venue incessante. Nous nous emmêlons dans son inaccomplissement. Il ne peut cesser tout pendant qu’il nous cherche. Je te réponds dans son recommencement. Tu m’appelles dans sa voix infinie.

Serge Ritman,
Ta résonance, ma retenue
324 p. Broché, 22 €
Éditions Tarabuste
ISBN : 978-2-84587-3643

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voixetrelation

Henri Meschonnic :
L’un et l’autre

    Une œuvre résonne toujours d’une autre œuvre. La notion d’intertextualité ne peut rendre compte de cette résonance car elle réduit la relation au rhétorique et au culturel quand la résonance est toujours pour le moins un approfondissement et donc un recommencement y compris des termes et réseaux d’écriture : une aventure et non l’établissement de faits, l’inconnu et non le connu. La relation résonnante fait d’une œuvre une autre œuvre ou si l’on préfère met l’œuvre à l’œuvre.

Hyponymes l’un de l’autre,
l’un par l’autre

    Si Proust écrit avant la Recherche un Contre Sainte-Beuve en lisant Nerval, Balzac, Baudelaire et Flaubert autrement que le critique éponyme, on sait que son livre est publié à titre posthume en 1954. Dans cette période, de 1951 à 1957 Francis Ponge écrit son Pour un Malherbe publié en 1965. Deux ans plus tard, naissent Les Cahiers du chemin de Georges Lambrichs dont deux collaborateurs importants publient dans la foulée leur « relation critique ››. C’est Michel Deguy avec son Tombeau de Du Bellay puis Meschonnic avec son Écrire Hugo. Il y a certainement des filiations et des contemporanéités, il y a d’abord des spécificités. Aussi on peut observer que ces « relations critiques » en actes impliquent très précisément ce que Paul Valéry notait : « Il faut tant d’années pour que les vérités que l’on s’est faites deviennent notre chair même ››. De Proust à Meschonnic en passant par Ponge et Deguy, ces vérités sont des noms propres. Des opérateurs de transformation. Ils font les étiquettes d’œuvres-vies. Ils sont davantage que du passé, un présent et un avenir, du moins le présent et l’avenir de ce passé, d’un vivre dans et par le langage où le biographique n’est plus ni une « matière énoncée » ni « une manière énonciative ››, contenu et forme forcément arrimés à une modélisation qu’elle soit du côté de la fiction ou de l’histoire, qu’elle soit autographique ou hétérographique, qu’elle soit même « créolisée ›› la constituant comme « circulation » entre un « dedans ›› et un « dehors ›› selon les mots de Pierre Bergounioux. Et ainsi s’est engagée et s’engage à nouveaux frais ce que j’appelle ici une hypothèse, comme aventure de la pensée qu’ouvre Meschonnic avec son Écrire Hugo :

Ce qui est visé, pour la poétique, est un écrire, entendant par là une activité, faite par un sujet dans une histoire, un passage de la subjectivité dans le langage, qui transforme le langage et la subjectivité, l’écriture et la lecture, subjectif collectif ensemble. D’où le titre de ce livre, parce que Hugo n’est plus, comme tout nom propre d’écrivain – mais comme on dit un Renoir –, que l’indice de reconnaissance pour un agir spécifique, qui inclut nécessairement la collectivité par l’action qu’il exerce sur la syntaxe et sur l’histoire, l’interaction du dit et du dire qui modifie le dire lui-même. Le nom de l’écrivain confond alors les catégories grammaticales, c’est une étiquette –, adjectif du verbe : Écrire Hugo. Le terme simple dit les choses qui n’ont pas de fin. (Écrire Hugo I, p.15)

Serge Martin
Voix et relation
Une poétique de l’art littéraire où tout se rattache
356 p. Broché, 24 €
© Marie Delarbre Éditions
ISBN : 978-2-913351-34-9
Bon de commande

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Un-coup-de-Bible-dans-la-philosophie-Henri-Meschonnic

       Le langage étant ce dans quoi, par quoi, on pense et on vit une vie humaine, et au sens où, comme dit Benveniste, « le langage sert à vivre » je pose en principe que si on ne pense pas le langage, on ne pense pas, et on ne sait pas qu’on ne pense pas. On vaque à ses occupations.
      Et que si dans le langage on ne pense et on ne connaît que le signe, cette représentation à la fois familière et savante, que toute une tradition nous donne pour le tout du langage, on ne pense pas le langage, on pense signe, en croyant penser le langage. Sa totalisation, au lieu de son infini. Une essentialisation, au lieu de ses historicités. Le malin génie des langues y veille.
      Bien des choses dépendent de cette situation, si banale qu’elle en paraît normale, dont la notion de sens interpréter et traduire. Les effets s’en font sentir. Mais cette tradition même qui nous consume culturellement ne les laisse pas voir. Ainsi la pensée du langage dépend plus de son impensé que de ce qu’elle sait penser.
       Dans la mesure où penser le langage vise à reconnaître cet impensé, c’est par rapport à l’enchaînement des raisons du signe et à toute sa paradigmatique, une contre-cohérence qui est à reconnaître, à mettre à découvert sous la sémiotisation généralisée de la pensée et de la société.
        Cet impensé est toute la chaîne du continu dans le langage, le continu corps-langage, qui est nécessairement le continu rythme-syntaxe-prosodie, la chaîne des signifiances recouvertes par le dualisme du signifiant et du signifié et leur hétérogénéité radicale, et par la le continu du langage transformé par le poème, comme invention d’une historicité nouvelle, le poème transformé par l’éthique et historicisant radicalement l’éthique, l’éthique à son tour historicisant le politique. Au lieu de l’hétérogénéité des catégories de la raison.
      Cet enchaînement transforme nécessairement toute la pensée du langage, interpréter, et traduire. On ne pense pas le langage si on ne pense pas le continu dans le langage, le continu-rythme, le continu-sujet, en même temps que le discontinu du signe, et contre lui.

Henri Meschonnic
Un coup de Bible dans la philosophie
242 p., broché, 20 €
Éditions Les cahiers de Peut-être
ISBN : 978-2-9537384-8-3

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mourir-ne-me-suffit-pas-pascal-boulanger

POTLATCH

Le présent tout ailleurs
dans la chair au plaisir qui dévore
c’est une étreinte en fuite, évasive,
qui s’invente en brûlure de musiques
qui d’un élan feuille à feuille
bouleverse le relief

A l’instant d’accorder
ni refuge sur la cime
ni légendes aux frontières
mais l’embrasement sans compter.

Pascal Boulanger
Mourir ne me suffit pas
préface de Jean-Pierre Lemaire
112 p., broché, 15 €
Éditions de Corlevour
ISBN : 978-2-37209-024-7

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des-terrains-vagues-yann-miralles

un poème aussi facile qu’un footing
inspirer expirer
le monde
mêlés il y a les muscles la buée des bouches
la fumée qui s’élève des pores
tout ce système
de sudation cette poussée
indécidable
avec
le déroulé du paysage d’un côté
passant ras près des vignes
au pas de course passant
horizontalement sur les chemins
et de l’autre la ligne noire
des mots (mais il n’y a
pas de frontière
tout va ensemble indécidable) — les mots
qui entraînent loin dans les parages
plus loin plus loin
que les pieds

Yann Miralles
Des terrains vagues, variations
48 p., imprimé en typographie, broché
format 15×21, 15 €
Éditions Unes
ISBN : 978-2-87704-166-9


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Le divertissement, Notes à l'arrivée, Claude Minière

 Je ne me suis pas « intégré », je suis resté intègre. Me suis fait nègre, indien, chinois, magdalénien, et tous les ministères, leurs compagnies de platitude en ont été témoins. Dans les ministères j’ai vu pour règle générale de comportement et d’agissement l’hypocrisie et l’avarice des médiocres autant que des cyniques dans l’ambition gestionnaire et le carriérisme idiot…  Il n’y a rien à développer, il n’y a pas d’enveloppe, seule une flèche nette et son arc. La poésie, elle, si vous cherchez le rapport, est hors du temps, dans le temps hors des temps elle calme les idées, par un saut. La poésie est du vent, du grand air, du nuage, de l’échappée, de la légèreté des légendes sur ses deux jambes, sur les deux ailes (des dieux et des hommes)… Une gravure, grave et comique, la figure non d’une « vérité » profonde mais bien une courbe, taillée à l’encre forte, et qui s’envole, copeaux à l’instant, comme les atomes de lumière du vieux Lucrèce.

Claude Minière
Le divertissement (Notes à l’arrivée)
68 p., 11 €
Éditions Tarabuste
ISBN : 978-2-84587-336-0

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