Je suis ici

    

Neuf heures du matin, d’un dimanche sous le déluge : pluie si drue,
Que les gouttes, débordées, envoient des pétitions à tout va, à l’aide
..du vent :
Laissez-nous reprendre notre souffle.
Samuel à côté de moi, ouvre un œil, littéralement, et me demande :
..« Qu’est-ce que tu fais ? »
Je lui réponds : « Je suis ici ». Et je sais que je suis ici, sans trop
..de mots.
Mais s’il fallait l’expliquer ? Si j’avais une interrogation, ou un exposé
..à faire à partir de ma présence ici – que dirais-je de plus ?
La lumière verte de l’éolienne, au loin, palpite à peine : la pluie plus
..dense que le brouillard, il y a une semaine.
Je prie sans prier ; envie d’aller dans une chapelle ; sous le soleil.
La seconde d’après avoir écrit ceci, je vois par la fenêtre la chapelle
..du moment :
Mon jardin et ses alentours, abrités par la pluie, son épaisseur lui faisant
..un toit mouvant.
Ce qui me paraissait le déluge, devint ce qui sauve.
La pluie sur toutes ses… gouttes a du bien. Le sapin au coin du jardin
..et le tulipier près de la maison
Font les deux piques d’une tente-chapelle – où le simple fait d’y être,
..en se le disant : « Je suis ici »,
Constitue ma prière.
Les vers de T.S. (Eliot) Khasis me manquent. Matta, j’écrivais à Alain
..Jouffroy aussi, me manque.
Qu’est-ce qui me comble ? L’écran de mon ordinateur portable,
..où je peux aligner mes propres lignes,
En caractère Berlin Sans FB. Ha ha : Berlin Alexanderplatz sans Franz
..Biberkopf.
Une troupe de théâtre ici à Coutances, en résidence, comme on
..pratique aujourd’hui à tout va,
S’attaque à ce roman pour le mettre en scène – dans dix jours je
..pourrais même assister à leurs répétitions finales, sous les pylônes,
..(salle sauvage, improvisée depuis un an, à la sortie de la ville).
Roman que je suis en train de relire – les voix différentes tourbillonnent
..dans les pages – dans la tête de l’auteur et dans la mienne,
..les derniers jours.
La lumière de mon exil, tel… pour les ashkénazes, c’est le phare tantôt
..vert (le jour), tantôt rouge (la nuit) de ladite éolienne.
Aujourd’hui je suis juive, ashkénazes, ce rabbin Gershom dit
..Meor Hagola, du XIIe siècle*, pourrait être mon ancêtre.
La pluie aidant, le déluge et l’arche de Noé à l’esprit – voilà comme
..j’arrive à l’une des origines possibles du nom d’ashkénaze, l’internet
..aidant encore plus et Philippe Meyer, l’invité de Victor Malka dans
..sa « Maison d’étude » encore plus : Ashkénaze était l’un des arrières-
..petits-fils de Noé.
Alors ma tente-chapelle à tente de pluie est aussi une synagogue.
Je suis ici – la juive du Vaudon. Nom et sang changés – hier Berka Solo,
..aujourd’hui Berka Rabbine.
Je suis au lit comme à la synagogue, dans la galerie des femmes.
Ici et là : dans ce chant à la sortie de Chesint, le village roumain où vit
..T.S. Khasis.
Un balcon des femmes dans ma propre chambre.

Casanova, avec son amour pour les langues romaines (latines), aurait
..aimé vivre en Roumanie ?
Combien romaine était la Roumanie au temps de l’écrivain… français ?
Je suis ici, Casanova était aussi là, sans l’être, dans ce qui s’appelait
..« Les Pays Roumains », sous des règnes phanariotes*.
Me voilà ici en grande interprète, traductrice d’une langue qui ne se
..révèle à moi que de temps en temps.
Me voilà ici – loin des Cantacuzènes – phanariotes, dont le sang doit
..aussi couler dans le mien, selon ma vision d’il y a vingt ans : mes
..ancêtres vivant encore à Paris, héritiers des Cantacuzènes roumains.
Je suis ici. Mais qui suis-je ? Berka, hier, l’ashkénaze aujourd’hui, la
..Cantacuzène avant-hier.
Non pas une balade sauvage – mais oh, combien cultuelle et culte, celle
..de Terrence Malick, vu l’autre soir au cinéma ! –
Mais une balade cultuelle : je voue un culte – d’où mes prières sauvages
..– à mes hétéronymes.
Mais pas à moi : j’y échappe, comme la langue dont je traduis parfois, et
..qui m’échappe aussi / toujours.

* Pour les ashkénazes : les XIe et XIIe Siècles virent l’éclosion d’une vie intellectuelle très riche ; c’est à cette époque que vécurent le Rabbin Gershom de Mayence (Magenza), dit Meor Hagola, « la lumière de l’Exil », dont deux des grandes décisions sont l’abolition du lévirat et de la polygamie.

* Polyglottes, les Phanariotes furent de 1661 à 1821 Grands Dragomans ou interprètes en chef, ce qui leur permit de diriger, avec le reis effendi la politique étrangère de l’Empire ottoman. Le mot « dragoman » est d’ailleurs à l’origine du mot français «.truchement » qui désigne un intermédiaire, ce qu’est l’interprète.

  

Sanda Voïca*, le sac du semeur 2016.
Extrait d’Épopopoèmémés, éditions Impeccables, 2015.*Choix de la rédaction, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

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