Journal du 8 avril au 14 avril 2002

  

Paris, lundi 8 avril

Poétique
Comment, en tout point, ce que Walter Friedrich Otto rapporte des dieux grecs, dans sa Theophania, est proche de l’expérience poétique.

Et sans doute faut-il penser cette expérience selon une pensée qui se libère de ce qui fut institutionnalisé comme « mythologie », en retenant, comme le propose W. F. Otto, que muthos ne dit rien d’autre que « parole » – « dit ».

Les préfaciers (Jean Lauxerois et Claude Roëls) rappellent que « le mythe, selon Heidegger, dit “l’appartenance mutuelle des hommes et des dieux en tant qu’elle seule comporte la séparation de la distance, et par là, la possibilité de l’approche, et ainsi la grâce de l’apparition” ».

« Le dieu, quel que soit son nom et quelle que soit la différence établie entre ses semblables et lui, n’est jamais une puissance particulière, mais toujours l’être du monde tout entier dans la manifestation qui lui est propre » (Walter F. Otto).

« Le mythe mettrait en lumière quelque chose qui ne peut apparaître qu’en parole. » (C’est un dit.)

« Que le divin veuille se manifester dans la parole, c’est le plus grand événement du mythe. »

« Nulle part ailleurs que dans le mythe grec, il n’a été donné au chant et à la langue de signifier l’être. »

« L’être du monde s’accomplit ainsi dans le chant et le dire.
La vérité de toutes choses comme un être rempli de dieux, brillant depuis la profondeur..»

Schelling : « Dieu est précisément le grand bienheureux, comme l’appelle Pindare, précisément parce que toutes ses pensées sont perpétuellement dans ce qui lui est extérieur, dans sa création. Lui seul n’a pas affaire à lui-même, parce qu’il est a priori sûr et certain de son être. » (Déduction des principes de philosophie positive.)

« Le bienheureux retrait des dieux n’exclut pas ce qui nous est le plus familier, leur omniprésence […] ceux qui bienheureusement sont le plus en retrait sont les toujours proches… »

« Là où précisément nous mettons l’accent sur la décision propre de l’homme, Homère voit la manifestation d’un dieu. »

L’homme d’Homère : « Son exaltation et la conscience de la proximité du divin ne font qu’un. »

« L’homme de ce monde grec s’élève jusqu’au divin au moment le plus important et le plus significatif, où le dieu lui est si proche qu’il ressent la conduite divine comme la sienne propre et réciproquement. »

Goethe : « L’esprit et l’aspiration des Grecs consiste à diviniser l’homme, non à humaniser la divinité. C’est là un théomorphisme, non un anthropomorphisme. » (Sur la vache de Myron.)

« Le beau n’est-il qu’un idéal humain ? Ou bien appartient-il, comme les Grecs en étaient convaincus, à l’être du monde et donc en premier lieu à la vérité divine ? »

« Le divin offre à l’homme […] les grands instants de l’éternité dans son présent. »

Parole attribuée à Thalès : « Tout est plein de dieux. »

« Ce savoir d’une plénitude divine, qui n’habite pas seulement dans le monde mais qui est le monde, n’a rien à voir avec le panthéisme. »

« Les réalités du monde ne sont ainsi en vérité rien d’autre que les dieux […]. Et c’est toujours le monde entier qu’ouvre un des dieux. »

*

Tout cela en parallèle avec le dernier livre de Bernard Sichère, son meilleur livre, Seul un dieu peut encore nous sauver, un des plus solides et des plus accessibles commentaires de la pensée de Heidegger.

Curieuse lecture, au demeurant, ponctuée des citations qui ont accompagné un très grand nombre de mes cours à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts. Celle-ci, entre autres : « Ce qui nous paraît naturel n’est vraisemblablement que l’habituel d’une longue habitude qui a oublié l’inhabituel dont il a jailli. Cet inhabituel a pourtant un jour surpris l’homme en étrangeté, et a engagé la pensée dans son premier étonnement » (Chemins qui ne mènent nulle part). Reprise et commentée au début de très nombreuses leçons.

Paris, mardi 9 avril

Sanskrit
Comme souvent au bureau en fin d’après-midi, longue conversation avec Sollers, fort occupé par le chapitre que Roberto Calasso, dans son livre La Littérature et les dieux, consacre au sanskrit… Le sanskrit dans Paradis. L’extrait de l’édition critique que nous publions dans le prochain numéro de la revue, était pour l’essentiel fixé sur l’Ancien et le Nouveau Testament (voir Thierry Sudour, « Publication permanente. Paradis, édition critique », L’Infini, n° 79, été 2002).

Je me demande si un de ses interlocuteurs (auditeurs serait plus juste) a jamais observé cette étrange machine intellectuelle, telle qu’elle se met en marche lorsque Sollers se fixe sur une idée. C’est alors comme si cette idée même se mettait en marche, dévorant, ou plus exactement assumant et assimilant tout ce qui se trouve sur sa route. J’interviens généralement juste ce qu’il faut pour maintenir une fiction de discussion. Sollers parle tout seul, comme on dirait : ça marche tout seul (cf. la prose de Paradis)… Je n’ai jamais observé cela chez qui que ce soit d’autre. Et si l’on parvient à faire abstraction de son ego (ce qui n’est pas toujours facile… parce que, bien entendu, Sollers, à ce moment-là, ignore souverainement toute autre préoccupation), l’écoute est riche de rebondissements, d’échos propres à cette intelligence vive.

Ses diverses collaborations à la petite revue Ligne de risque ne sont rien d’autre que l’enregistrement sur magnétophone de ce flux.

Paris, mercredi 10 avril

Courte visite au Louvre. Je retrouve Jacqueline Risset à l’heure du déjeuner… l’Italie, Berlusconi, les intellectuels italiens…

Elohim
Discussion avec Sollers en fin d’après-midi. Une nouvelle fois, Sollers se demande où Lautréamont a trouvé l’Elohim qui figure dans la seconde livraison des Poésies. « Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental. » Je suggère Victor Hugo, mais Sollers se dit convaincu que le syncrétisme religieux ne connaît que Jéhovah. Or, feuilletant ce soir le William Shakespeare, je trouve en annexe, dans un des fragments destinés à la mise au net du William Shakespeare et classés sous la rubrique « Les traducteurs » : « Voyez la Bible. Que de questions philosophiques, chronologiques, historiques, et même religieuses, peuvent faire naître l’élément élohiste et l’élément jéhoviste, si inextricablement mêlés dans le Pentateuque ! Dieu n’est d’abord que le Tout-Puissant, puis il devient l’Éternel, et cette transformation d’Elohim en Jéhovah se fait dans le buisson ardent : “Je suis apparu à Abraham comme Elohim, et je t’apparais comme Jéhovah.” »

C’est donc une discussion sur l’histoire et la chronologie du texte biblique qui fait surgir ces deux noms : Elohim (qui désigne l’ensemble des divinités, le Dieu unique, et peut aussi désigner des hommes influents) et Adonai, pluriel de Adôn (« Maître, Seigneur »), improprement vocalisé Iahvé, Jéhovah : Jahwiste ou Jéhoviste.

Hugo rédige son William Shakespeare en 1864 – date, on peut le supposer, de ces notes… Curiosité légitime de Hugo pour la chronologie du texte biblique, si l’on tient compte de son projet… et de son arrière-plan positiviste…

« Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental », serait une réponse de Ducasse au romantisme syncrétiste, au syncrétisme romantique…

Mais les fragments en annexe au Shakespeare ne furent publiés que beaucoup plus tard (1937). Trouve-t-on trace de ce qui s’y débat entre Elohim et Jéhovah dans d’autres écrits de Hugo ? Vraisemblable. À rechercher. À suivre.

En 1851, à la librairie Didier, la baronne de Carlowitz publie en traduction l’Histoire de la poésie des Hébreux… où Herder débat, entre autres, des Elohim. Dans son dialogue, Herder répond à l’affirmation : « Je ne connais pas de déisme plus pur que celui qui règne dans l’Ancien Testament », par : « N’oubliez pas que tous ces beaux passages sont modernes, et que, dans les plus anciens hymnes de la création, il est encore parlé des Elohim… Que sans doute Moïse a trouvés dans cet antique tableau de la création ; car ce grand adversaire du polythéisme et de tout ce qui pouvait l’autoriser, ne l’y aurait certainement pas introduit. » « Je le crois comme vous ; et peut-être ne leur a-t-il adapté le mot créé au singulier que pour éviter le polythéisme. »

Qui, en France, a lu ce livre de Herder ?

Paris, jeudi 11 avril

Poésie
Discussion avec Sollers. Vieille discussion, en vérité : Faut-il abandonner le mot de « poésie » ? Sollers soutient qu’il est aujourd’hui inutilisable… et que « roman » bénéficie d’une efficace ambiguïté.

Certes, et je peux même convenir que la situation où se trouve ce qu’il faut entendre par poésie, est une situation romanesque.

Mais je ne peux me résoudre à abandonner ce mot… ni aucun autre… abandonner un mot, c’est laisser un monde à l’abandon… et avec ce mot notamment. Et si sa situation est aujourd’hui, d’une certaine façon, romanesque, c’est que le roman est le roman de l’abandon.

Je n’ai fait figurer aucune mention sur Le Propre du temps, ni sur Le Póntos, mais en ce qui concerne Le Póntos, les 18 pages de « Notes » ne laissent aucun doute possible quant à l’engagement du volume.

Et les préoccupations quotidiennes que rapporte ce cahier n’ont pas d’autre objectif… Comment signaler que ce qui se déclare en présence… est le propre d’un faire un monde habitable, qui n’est habitable que dans la mesure où l’homme (par essence) habite poétiquement sa traversée.

Les lettres et articulets sur Le Póntos témoignent de la difficulté des lecteurs les mieux intentionnés à penser l’ensemble – ensemble, ce qui participe (entre dans la constitution) à la présence ouverte dans ce faire. Les éléments biographiques, historiques, culturels, etc., sont relevés un à un, avec intérêt et sympathie… mais l’essentiel échappe tout à fait, sauf sous la rubrique de généralités philosophiques qui pourraient aussi bien s’appliquer à n’importe quoi… puisque la vérité de ce faire leur échappe.

Les hasards de l’édition portent sur le bureau de la revue la suite de conférences faites par Jorge Luis Borges, à Harvard en 1967, sur L’Art de la poésie. Je cite :

« Chaque fois que j’ai feuilleté des ouvrages d’esthétique, j’ai éprouvé un sentiment de malaise : j’avais l’impression de lire les livres d’astronomes qui n’auraient jamais regardé une étoile. J’entends que ces gens écrivent sur la poésie comme si celle-ci était une besogne et non ce qu’elle est : une passion, une joie. »

Les conférences de Borges, informées, intelligentes, manifestant une sensibilité singulière à la langue et à la parole, n’échappent malheureusement pas à cette critique…

Harvard, 1967… Rien ne laisse supposer ce qui va surgir sur le campus un an plus tard.

Tout est subordonné à une culture dont Borges ne parvient pas à éclairer la toujours possible insurrection.
Même s’il écrit : « Je crois qu’un jour le poète sera de nouveau le créateur, le faiseur de sens antique. »

Mais le poète a-t-il jamais cessé d’être cela ? Je pense à Cézanne et à Rimbaud… dont il faut penser qu’ils sont passés au-delà de ce que signale Hölderlin… de cette habitation.

Sollers a le génie de rendre vivant, dans son insurrection de vie, tout ce qu’il extrait de la bibliothèque. C’est essentiellement cela qui, depuis plus de trente ans, justifie le contrat tacite qui m’associe à ce qu’il fait.

Paris, vendredi 12 avril

La place de la Concorde
Frappé, comme presque chaque jour en traversant la place de la Concorde, par les deux fontaines de Hittorf : La Navigation fluviale, La Navigation maritime. Triton et Néréide ruissellent dans l’or, le vert bronze et le noir qui s’éblouit.

Gérard de Nerval n’avait guère d’indulgence pour la réorganisation de la place par Hittorf : « Les rampes et les fossés coupés selon l’ancienne architecture s’accommodent assez mal des colonnes rostrales dans le goût de l’Empire, qu’on leur a imposées de distance en distance. » Gérard de Nerval, Embellissements de Paris.

Pourtant chaque jour dans le soleil matinal il y a là encore quelque chose qui brille sous les jets d’eau… et plus de vraie liberté qu’on en dispose aujourd’hui (cf. la fontaine du Centre Georges-Pompidou)… mais qui sait si demain ?

Paris, samedi 13 avril

Article sur l’influence de Matisse et Picasso dans l’art du XXe siècle… pour Télérama… faire journaliste sans vulgariser… intenable.

Paris, dimanche 14 avril

Lecture
Souvent à l’occasion d’une lecture retardée. Le livre est là depuis une semaine, un mois, un an, ou plus. Pourquoi le reprendre à tel ou tel moment ? Je ne sais. D’autres attendent encore, pourquoi celui-là ? Mille raisons et aucune. Et pourtant c’est celui-là qui impose son jeu en tout point inattendu. Que faire ? L’intelligence comme un horizon s’éclaire et s’ouvre, découpant de vastes champs d’un univers brusquement justifié. Passé et présent apparaissent métamorphosés. C’était donc ça ? Le pays est encore plus grand que je n’imaginais. Fallait-il attendre si longtemps ? Mais c’est ainsi. Les montées, les descentes, les lignes droites, les tournants, les bifurcations tracent la même route. Insoupçonné jusqu’à ce jour le pays qu’elle traverse maintenant… et celui qui s’y trouve engagé, il est un autre et il n’est pas un autre… il est le même maintenant.

Une langue où chaque mot peut devenir un verbe.

  

Marcelin Pleynet*, le sac du semeur 2016.
Extrait de Libérations, journal de l’année 2002,
Éditions Marciana, 2015.*Choix et titre de la rédaction, avec l’aimable
autorisation de l’auteur et de l’éditeur.