La pensée comme dissidence

.

       Être Hugo aujourd’hui, c’est autre chose que lire et étudier Hugo aujourd’hui. Comme on va le voir.
       Il n’est pas nécessaire d’être chassé de son pays, ou contraint de se sauver, et sauver sa vie, pour être en exil. Il n’est pas nécessaire d’être un exilé politique, un réfugié loin de son pays, pour être en exil. L’exil est une situation intellectuelle plus qu’une situation géographique. C’est avant tout un refus des conformismes qui ont le pouvoir. Même si c’est la plupart du temps aussi et d’abord une expatriation, un arrachement forcé à un lieu et à une langue d’enfance et de bien-être.
.      Quand Hugo rentre en France en 1871, il continue d’être en exil. Et parce qu’il a dit à l’Assemblée nationale que Garibaldi était le seul général à n’avoir pas été battu par les Prussiens, un député lui dit : « Monsieur Victor Hugo ne parle pas français. »
Non seulement l’exil peut aussi être intérieur mais la résistance est d’abord et toujours intérieure. Elle est le devoir de l’éthique de la pensée. L’exil de l’intérieur, c’est la dissidence.
       Et chaque époque ayant ses associations d’idées, ses idées bloquées, arrêtées par le pouvoir qu’elles se sont constituées, chaque époque, chaque lieu produit par réaction ses propres dissociations d’idées, ses propres refus des idées en place. Et c’est exactement la définition du rôle de l’intellectuel dans la société : être la mauvaise conscience de son temps.
      De ce point de vue, la différence entre l’exil volontaire et l’exil involontaire, forcé, cette différence disparaît.
On pourrait même dire que tout artiste n’est peut-être vraiment un artiste, c’est-à-dire un inventeur d’une nouvelle manière d’être soi-même, de faire la pensée, ou la poésie, ou la peinture, ou tout autre art, que s’il est en exil, en soi-même, et d’abord en exil de l’art installé, de la pensée installée.
       De ce point de vue la culture est au moins double :
      1) il y a l’accumulation et l’installation, avec tous les pouvoirs – des effets de mouvements anciens qui tendent à être statiques, à se préférer eux-mêmes, et à se répandre, étant installés ;
      2) et il y a les mouvements qui en naissent et remettent en question l’établissement, le refusent.
      Et là se situe le rapport au politique, à la politique. Parce que de ce point de vue l’art est d’abord éthique. C’est le refus éthique du politique, et surtout du théologico-politique.
      C’est l’éternel « J’accuse » de Zola au moment de l’affaire Dreyfus. C’est-à-dire une parabole de la résistance comme universel de l’éthique, de la pensée et de l’art tout ensemble.
      Hugo, à la fois en arrière et en avant de nous, peut servir d’exemple, pour montrer que la pensée, le poème, l’éthique et la politique doivent être une seule et même invention de pensée, inséparablement tous les quatre et se transformant l’un l’autre pour lutter contre le maintien de l’ordre, qui est l’écrasement d’une vie humaine. Une vie humaine se définissant par une pensée libre, et non biologiquement.
      Dire maintien de l’ordre signifie qu’il n’y a ni vie humaine, ni pensée, ni liberté. Donc un état où il n’y a pas de poème, mais un état où il peut y avoir beaucoup de choses qui ressemblent à des poèmes, qui ressemblent à de la pensée, qui ressemblent même, pour certains, à la liberté. Qui ressemblent à la vie. Mais sont inférieures à la vie. Au sens que je dis. Des effets seulement sociologiques.
      Le maintien de l’ordre, c’est la représentation commune (c’est-à-dire sémiotique) du langage, la représentation commerciale de la littérature, la représentation esthétique de l’art, la représentation abstraite de l’éthique, la représentation du politique séparé de l’éthique, du poème et de la pensée. Une représentation biologique ou biologisante du langage et de la vie, ou sociologique. Ce qui revient au même. Une vie seulement animale.
      Lutter contre le maintien de l’ordre participe de l’utopie, et de la prophétie.
      Et Hugo, du point de vue où il tient ensemble le langage, le poème, l’éthique et le politique, commence vers 1850. Avant, il se prépare. Même s’il ne le sait pas. Dans Châtiments, il détruit l’opposition traditionnelle entre langage poétique et langage ordinaire.
      Dans son écriture poétique de l’exil (Les Contemplations, Dieu, La fin de Satan, La Légende des siècles) il réinvente l’épopée. En quoi se montre et se cache une parabole : que tout poème est épopée, beaucoup plus que ce qu’on a appelé le lyrisme.
       Ce qui a fait de Hugo ce qu’il est, c’est l’exil et ce qu’il a su en faire. Et comme il ne manquait pas non plus d’humour, il a écrit dans un carnet : « on aurait dû m’exiler plus tôt ».
       Et par l’épopée, il invente une prose du poème, tout comme ses romans inventent un poème de la prose, dans les Misérables, Les travailleurs de la mer, L’homme qui rit et Quatre-vingt treize.
      Un continu. Où le politique est pensé dans et par le poème. Ce qui neutralise la notion de littérature engagée, d’écrivain engagé. Notion instrumentaliste qui participe de la simple juxtaposition, donc de l’hétérogénéité des catégories de la raison. Où le poème n’est plus qu’un tract, à peine enrobé de lyrisme, pour en faire un bonbon, une sucrerie de la politique. C’est le sujet philosophique qui fait l’auteur engagé, non le sujet du poème, qui n’a avec lui qu’une ressemblance superficielle.
      Ainsi, il y a deux sens qu’il est capital, poétiquement, de distinguer, dans l’expression apparemment claire d’écrivain engagé. Il y a un sens superficiel, et même trompeur. Où il n’est question que d’énoncer. Auquel cas, du coup, la fausseté se dédouble. Car s’il n’y a qu’un énoncé, ce n’est pas un poème. Donc, ce ne peut pas être un poème engagé. Il y a bien de l’engagement, mais pas de poème. Juste une tambourinade. Alors même l’engagement n’est plus un engagement. C’est pour le bon entendeur qu’il y a un salut.
      Mais si le sujet du poème tout entier est engagé dans son poème, il est tout entier éthique et politique. Il peut même alors ne pas parler de politique pour être politique. L’opposition banale entre les thèmes est abolie. Comme l’opposition entre tu et je est abolie : « Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » dit la préface des Contemplations. C’est ce qui a lieu par exemple avec le poème de Maïakovski, Sur ça, ou Liberté d’Éluard , le mot « liberté » s’étant substitué à un prénom féminin.

  

Henri Meschonnic*, le sac du semeur 2016.

Extrait de Langage histoire une même théorie, Être Hugo aujourd’hui, ou l’invention de pensée comme arme. Les intellectuels et l’exil, Éditions Verdier, 2012. * Avec l’aimable autorisation de l’éditeur et de Régine Blaig.

Enregistrement de la conférence Être Hugo aujourd’hui, au colloque international Fortunes de Victor Hugo, à Tokyo, le 3 novembre 2002.

Publicités