Le bleu de ma nuit noire

  

Le thème est crucial, et seul ce thème est valable, qui est tragique et sans âge.
Robert Motherwell

Ce n’était pas du noir, mais du bleu, un bleu vraiment très foncé : le bleu de ma nuit noire, que je fais passer par le dessous pour faire apparaître une lumière d’une beauté nouvelle.
Quand je me mets à peindre, « ça me coûte une vraie fortune » Un tube dure cinq minutes, pas moyen de faire autrement ; si j’économise, je deviens sec…
Les couleurs, après tout, ça m’est égal, sauf que j’aime en ce moment le vert, le rose (mon ami Claude Minière à intitulé un texte sur mon travail Rose, Rosace, Rosacé) c’est ainsi que je ressens la nature.
Les patrons de l’art contemporain (qui n’ont de goût que pour les pompiers du concept) refusent l’espace dont s’épaissit la couleur et lui interdisent donc de respirer en nous. Pas d’ailes, pas de cœur, pas de sexe, juste quelques idées vite transformées en choses.

Quand j’entreprends un tableau, il est banal, je dois commencer par me frotter au nul, au vide, et pour cela lutter avec la double banalité du départ à blanc et du geste déjà connu…
C’est tordant : j’ai réalisé plus de 500 tableaux, y en a pas deux pareils et les gens ne cessent de me dire : « vous en n’avez pas marre de faire toujours la même chose ? » Que répondre ? Je ne peux pas prêter mes yeux.

Mon regard est attiré, sur les trottoirs de Paris ou d’ailleurs, par des objets qu’ont jetés leurs propriétaires, mais qui pour moi sont pleins de possible. Une planche à repasser, une chaise, une vieille porte, jouets pour enfants en bois des années 50 trouvés près d’une école maternelle, qui deviennent pour moi La mère et l’enfant, oui, une frénésie me pousse à ramasser des objets, c’est comme un coup de foudre, à les garder jusqu’au moment où je vais trouver une solution, à les détourner pour en faire un tableau, en utilisant de la couleur. Le plus difficile c’est de s’arrêter à temps.

Il ne faut pas chercher l’harmonie, elle vient, elle va venir d’une manière toute naturelle, comme respirer.
Bon ça va… Ça va pour l’instant… A la fin tout se réunit comme dans un puzzle. Mais au début je ne sais pas où je vais, c’est comme si j’avais perdu tous mes petits… Oui, manque plus grand chose… Faut que ça repose, on verra dans quelques jours. Parfois, je réussis mon coup immédiatement.
En fait, je ne suis pas très doué, c’est pourquoi je pose des couches et des couches, ça m’oblige à aller lentement. Le corps réfléchit dans cette lenteur, trouve le contact, la proportion. Aujourd’hui, c’est fou comme tout le monde est doué : regardez nos post-modernes, ils y vont carrément, sont rapides et habiles.

Vous n’en avez pas marre de la couleur ? Au premier abord, on ne voit presque rien. S’agit pas de dégainer plus vite que la couleur, ni de jouer avec elle au plus fin : c’est un truc, ça vieillit… La couleur n’est pas belle, c’est un médium, c’est l’expression… J’ai mis du bleu, je l’ai effacé, j’ai mis du rouge, je l’ai effacé, j’ai mis du vert, je l’ai effacé. J’efface, j’efface. Rien à cirer de la couleur, elle n’est pas le problème, il n’y a que le désir de faire une chose qu’on n’a encore jamais vue. J’aspire au léger et je ne suis que pâte et matière. J’aime le gras, le bien nourri et j’aime tout pareillement les belles surfaces fluides. La couleur c’est ce qui vient d’en – dessous.

Les tableaux que je présente au début de ce livre*, peints par Robert Motherwell, par Simon Hantaï et par mon ami Claude Viallat, sont mes trois héros accrochés dans mon atelier depuis plus de 30 ans comme des gardiens.

Leur lumière m’accompagne.

  

Mathias Pérez*, le sac du semeur 2016.
*VERS LE DEHORS, Éditions Carte Blanche, juin 2015.

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