Le dé de l’Homme qui rit

  

Hugo vu

La pensée s’élargit en jouant avec tes mots,
Comme au jeu de go,
Chaque fois qu’en te lisant
On repousse et rejette Sisyphe et Prométhée.
Tu n’as jamais laissé tomber les survivants.
Tu les as écoutés avant qu’ils soient nés.
Vieille barbe, tu restes un jeune arbre,
déraciné en plein vent.
Comme à Guernesey, où tu m’as parlé comme
à ton enfant.
La France, que tu croyais si grande, est
devenue minuscule pour les géants.
Vouloir, c’est aimer, disais-tu :
En ce nouveau siècle, qui a deux ans,
Je réapprends à conjuguer le verbe Voir,
Et te vois mieux que jamais, vieil enfant.
En riant de tout, même de toi + toi + toi !
Je t’aime, oh surprenant éléphant !
Tu as aboli, victorieux, la mort des vivants.

1er-2 juin 2002

  

À Voltaire

On a voulu te faire taire, mais
On t’a volé sur toute la terre,
Et d’abord, tes splendides ricanements,
Qui n’ont jamais été des reniements.
Impavide, jamais vide,
Ton œil a percé les yeux des sirènes,
Jusqu’au cœur de paon d’une Reine.
Tu étais roué, Arouet,
Tu as roulé les déraisons dans la farine.
Des militaires, des maréchaux t’en ont voulu.
Devant Vichy, tu aurais nie la francisque.
Devant de Gaulle, tu aurais rejoué Huis clos.
Devant Breton, tu aurais défendu Artaud.

Allez, je t’agace ! Tes dents sont malades,
Je t’irrite, avec mes compliments incompétents.
Mais tu voles toujours,
Et ce n’est pas la France, mon cher Voltaire, qui te fera taire.
Tu es le premier volt d’une nouvelle ère.

2 juin 2002

  

Nietzsche parle toujours

Il parle. Il parle. Parle.
Redit ce qu’il a dit.
Recommence par ses commencements.
N’éclaire pas le passé par le présent
Ni le présent par l’avenir.
Sa voix est toujours voie.
Elle détruit pour déminer le terrain.
Construit pour le plaisir des non-instruits.
Poématise tout ce qui, en elle, s’ébranle
C’est encore un tremplin.
Un cheval, indifférent aux chacals.
Un cheval qui parle de tout, envers tout.

Il dévergonde. Change notre ronde.
Il chante. Change le chant.
Il pense. Propulse la pensée.
Transmute, permute les passions.
Transporte l’élection.
Ne stagne jamais. N’obéit à personne.
Célèbre les Juifs contre les Germains.
Raconte les ponts sur le Rhin.
Raccorde le latent au patent.
Marche en montagne pour trouver sa musique.
Monte, et démonte.
Il a illuminé le mensonge du Saint Suaire
A Turin.
Renversé l’Église et ses bigots.
Il faut qu’on le relise, à la fin des fins :
A chaque sommet de ses mots
Et dans chaque pore de notre propre peau.

De temps en temps, je le réentends.
Il me parle toujours, en rigolant.
Comme un enfant. Jamais en père.
Jamais en enfer. Il sait tout faire
Et tout défaire. Et toujours, toujours,
Son timbre, son rythme sont rayonnants.
Ahurissant. Éblouissant. – Devin –
Sans divin enfant. Guerrier sans épée.
A soi-même, sa propre épopée.
Pour soi-même, son propre poème.

A petits pas de colombe,
A travers les batailles de très basse extraction,
Ciel féminin profond, viril océan,
Courageux orage, au-dessus des nuages,
Friedrich a tout fracassé
Tout ressuscité
Tout ramassé – et tout relancé.
Grand joueur de dés. Décide. Déterminé.
Heureux de ses colères, ou de ses larmes.
Délicieux jusque dans ses délits.
Malicieux, jusque dans sa naïveté.
Nativité d’un nouveau Nouveau monde,
Qui mettra deux cents ans* à accoucher.
Debout, comme on pisse sur l’Arbre
Pour qu’il pousse et soulève tous les cieux

Nietzsche parle. – En secret…
Comme lui, soyons discrets…
Comme ses négations, soyons action…
Respectons sa folie. Elle nous privilégie…
Sauve notre corps… toujours d accord
Avec le génie, désespéré, de l’énergie.

*Ou trois ans, ou mille.

Les Hauts-Vents, le 14juin 2003

  

Au géant échevelé des océans

Toi qui de mon père enfui n’as jamais été le fils,
Toi qui de ma vie entière n’as jamais nui aux nuits,
Toi l’univers des mots dont tu prédis le De profondis,
Toi le voyageur des ailes sans anges et sans patrie,
Toi le règne sans roi, le sceptre sans doigt, toi le banni,
Tu balayes d’un revers de main tous les ciels réunis,
Tu sacres l’excrément, tu brandis la charpie, tu cries,
L’enfer n’est qu’une puce dans ta crinière de flammes,
Le paradis un ver de terre qui ressuscite les damnés.
Le salut ne t’appartient plus : tu l’as offert aux affamés.

Mais je suis allé te visiter jusque dans tes antres,
J’ai fouaillé ta Légende comme une langue méconnue,
Extirpé de tes élégies le secret de ma propre survie.
Oui : tu as disparu de la poésie. On t’a assassiné
Sous des injures, des condamnations de maudits.
En réalité, vieux frère, et jeune arrière-grand-père,
On t’a incarcéré une seconde fois dans ta grandeur
De navigateur errant sur des marées de pauvre prose,
Tel le Colomb des surprises et des métamorphoses.

Mon premier Temple, et le dernier, c’était toi,
Seul interlocuteur de ma muette totalité.
Toi, l’initiateur, le gouverneur de mes journées,
Toi, le Prédécesseur de l’enfant de Charleville
Et de l’adolescent de Montevideo. Je suis né de ton
Vent, de ta foudre échevelée, né de ton ventre géant
Qui a enfanté le songe d’une épopée non achevée
Où je suis le pire ennemi de tes persécuteurs,
Tous armés de la même haine et du même orgueil.

Mais la mode est immonde, l’amnésie une paralysie.
On ne ridiculise pas impunément l’immensité.
On ne ridiculise pas les cavernes de la générosité.
On ne ridiculise pas des Himalayas et des abîmes,
On se tait, il le faut, à l’écoute de tes vagues,
De tes hurlements de colère contre les bourreaux,
On se tait, quand on te réentend au flanc de Guernesey,
Tourneur de tables épouvantables, et baiseur charitable
Dont les éjaculations sont des comètes sifflantes,
Toi, seul Dante sans Italie, seul Solitaire de la Barbarie.

Grâce à toi j’ai fui très tôt l’ancienne mélancolie,
Labouré des septembres, des novembres, des décembres,
Travaillé sur le beau papier qui refuse la cendre,
Lutté contre la vraie folie, le seul Satan vivant,
Boxé ma bêtise jusqu’à l`intérieur de ton église,
Violé la vierge connaissance de l’éternelle terreur,
Trompé mes erreurs de tir et mes intimes vampires.
Grâce à toi, Victor, j’ai pu tromper mes propres torts.

Tu ne le savais pas. Tu t’en étonnes, plus que surpris.
Mais tu demeures mon meilleur ami, dans cet Empire
Du Silence dont tous les hommes sont prisonniers.
Mon meilleur ami, qui parle de tout à travers rien,
Mon meilleur ami, dans toute la panoplie,
Trophée des bruits et des victoires sans croisade
Où l’Amérique, l’Europe, l’Asie, l’Océanie
N’ont pas encore jeté le dé de l’Homme qui rit.

Le 14 octobre 2003

  

Alain Jouffroy *, le sac du semeur 2017.

* Choix et titre de la rédaction, avec l’aimable autorisation de Fusako Jouffroy et des Éditions de la Différence. Extraits des POEMES POUR COR ET CONTREBASSE, ETRE-AVEC, Alain Jouffroy, Éditions de la Différence, 2007.