lenteur de l’écoute

 

la ligne seule peut tromper
pourtant elle évide tout
ce qui peut poindre dans cette centrale
et disjointe unité
il y faudrait des âmes
à traquer l’oiseau qui froisse les mots
dans l’oubli des idées
et l’oubli ployé dans les veines revenir
essorer les blancs trouvés dans la voix
parler un vide chicanes
élevées en l’air

c’est encore le souffle
et tout l’envers
des négations

 

 

*

 

 

ici l’œil s’efface un temps pour la lumière
et se retire pour qu’entre-regarder
lève les yeux à l’approche de ce qui sillonne
et dresse un amont
c’est ce tracé de bouche
qui ne fait pas tant route que chemin

en chemin je suis
dans la peau la lumière
je croise heureux ces ombres parmi
la verdure elles sont taillées au soleil
le faisant presque oublier elles montent en foisons
le ciel est riche de ne venir que d’en bas ou d’être partout
où respirer on n’oublie pas ce qui imprégné de jaune
jette dans l’air tout le visible
par le souffle la voix
le silence vient entre les lignes
la nuit lentement nous poussent des baisers

 

 

tout en nous trouvé
par les chemins une aspiration
des sentes dans l’obscur comme
l’envers des pas qui nous avancent
dans les plis divers de tous les jours

 

 

tu peux sentir dans la voix qui t’échappe
une voûte dont les pierres s’envolent chacune autour
chacune ailleurs un lieu n’est pas habitable il nous habite
c’est pourquoi nous le partageons
en retour nous marchons avec vibrons encore
c’est par la bouche que s’échange
le désordre moins le seuil que ce qui vient

 

 

ton écoute est lente tu parchemines
dans ma voix mais aux croisements
de nous ce n’est pas seulement toi moi encore
c’est plus et autre que tout ou presque

 

 

nous avons marché encore
un peu plus loin
puis avons bu le temps
dans l’attente d’un peu de nuit
passé la rivière ce sont les pointes de lumières
qui restent dans les yeux

 

 

la rivière ne reflète que ce qui lui arrive par le haut
elle laisse flotter une rumeur dorsale
quelques morceaux de bois rejoignant le seul souci d’aller
être tout à la rivière et alentour
sans savoir où seulement parmi
pour qui gravir est continuer
passer dans la vue le long palpable voyage
de vivre les trajets s’avançant dans la voix
je m’endors tout ce que je vois est aussi dans ta peau
entre l’œil la paupière rien d’autre
qu’un espace ce qu’il renferme il
l’ouvre

 

 

But it rides time like riding a river (Hopkins, The Wreck of the Deutschland VI)

pour être il faut de la lenteur
il faut aussi savoir recommencer
mais nous ne savons jamais
quand nous avons su
quand recommencer

être c’est je suis
jamais seulement c’est
rien n’est
sinon nous nous répétons

c’est maintenant entendre
ceci qui accompagne le jour
phrase transportant transportée
je suis ce mouvement
de formules devenues célèbres
mais c’est toi ma légende

passer le temps ou du regard
s’emporter avec le monde
quel principe résonateur la vie n’est pas
pieds et poings liés nos solitudes
courent et j’aime à être
la neige et la foudre au dehors
nous y sommes nous marchons en ciel
les pas sont à midi minuit le jour est une enjambée
pour descendre encore par des chemins devant
il n’existe pas de piste pour aller où nous allons

chevaucher le temps chevaucher la rivière
c’est du regard s’emporter avec le monde

 

 

aucune certitude n’emporte
la matière est finie et pourtant
le monde est sans bord
j’irai à ma fin sans plus devenir
qu’un corps touchant à sa fin
tant que la pensée mène la vie
la sienne avec le sang elle
semble monter aux arbres
ce ciel encore loin près de nous à l’intérieur
penser pourtant
est horizontal

 

 

phrases chevauchées phrases chevauchant
mots par levées manœuvre d’oreilles
plus en bas pour venir de loin il faut plonger
en un traité de rythme le verbal est une poursuite
un trait encore un souffle

 

 

un sillage d’écume gagne le visage
dans toute chose la vue plonge
jamais on ne voit rien de semblable
qu’à chaque instant la vie
saisie en son milieu

 

 

*

 

 

je ne referme pas le livre
je le pose quelque part dans un ailleurs
de ma vie là où il n’est pas perdu
comme on croit souvent qu’il peut l’être
mais ce qu’il peut est toujours déjà là
je le reprends il me ressaisit
il est d’un côté de la nuit de la grande nuit
obliquement il me retrouve
je le croise dans ses passages ou c’est que je m’y confonds
c’est moi alors qui me perds
et c’est à qui perd gagne c’est entre
lui et moi l’un avec l’autre

 

 

Laurent Mourey, le sac du semeur 2017.

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