L’épaule de Neptune

     

      Il pourrait bien y avoir un malentendu à propos de Mathias Pérez. Cet artiste passe habituellement pour un merveilleux coloriste sans que soit peut-être suffisamment observé quel monstre soulève ses tableaux. Ce qui éblouit d’abord le spectateur c’est en effet la luxuriance des couleurs sans délicatesse — jamais, sauf dans les « dessins », les « croquis » traitées comme valeurs — mais gardant une forte présence physique, en matière, figée comme après une éruption. Cette matière est à peine « accrochée » à une structure minimale qui se replace obstinément d’œuvre en œuvre, pur motif architectural, triple ogive, à la fois tendue et d’arceaux fluides, sorte de grand M tracé d’une écriture quelque peu désinvolte, histoire de prendre la mesure initiale de l’espace, son ouverture, son étendue. L’espace est ensuite délimité d’un autre trait, comme une équerre aux angles de la surface, d’une « charnière » aux coins de la fenêtre, serré aux bords du bloc. Le tableau s’organise intérieurement en triptyque, avec sa zone médiane des fantasmes surchargés, et creuses. D’où vient alors ce sentiment d’une force ascendante qui, sous les couleurs et coulures qui tombent et ruissellent, les emporte vers l’angle droit supérieur de la scène ? …Sous les débordements, les coulées, les lumières fraîches et l’odeur faisandée de chairs pendantes une forme « bien charpentée » se soulève en tournant.

      Il est une série de tableaux que Mathias Pérez « complète » de temps à autre et dans lesquels la couleur n’a pas que ce bleu d’eau profonde, ce feu émeraude de voûtes et de portails ouverts sur de troubles dédales où palpitent l’ombre et le soleil. Cette série est, j’oserais dire, d’une « profonde platitude », d’une vulgarité superbe, tout entière traversée d’une déclinaison de roses rosaces rosacés jusqu’à saturation : rose jusqu’au cœur, rosa jusqu’à l’arcature, rose jusqu’à l’écœurement. « Je voudrais quand même toucher au dégoût, dit Mathias… soulever le cœur. Parce que la peinture, c’est trop dur ! … C’est une épreuve ». Puis scellant par un geste anecdotique le tableau qu’il vient de terminer, il colle le reste de son cigare dans la pâte encore fraîche. La toile achevée — suspendue dans son achèvement — n’est pas seulement une suspension de couleurs qui « sèchent » (comme l’on dit sécher sur une question), elle est aussi la chute, le lieu de « ratage », et comme le soulagement ambigu, le relief, le reste d’une longue performance pour faire venir une chair en avant.

      Cette volte-face violente dont je voudrais parler (la charpente sous les métamorphoses de la couleur), j’en ai pris personnellement conscience pour la première fois devant La visite de Bill de Kooning à la Tate Gallery (la peinture dimension grand V) puis une seconde fois devant le Neptune du Musée du Latran de Rome (la sculpture en gloire) mais le rose appartient déjà au Michel-Ange de la voûte de la Sixtine, celui de la séparation de la lumière d’avec les ténèbres, et les tridents des arches archétypiques se profileraient aussi bien dans les « Visitations » de certains Florentins.

      Ici, quels abysses de ciel bonbon !… Quel suspens de guimauves affectives, de viscères, de lave de couleurs encore chaudes avec leur tentation de l’obscène ! S’enfoncer : que trouver au fond de ces voûtes, voussures de cette chair, de cette épaisseur sous l’arcature de l’m initial ; à la pesanteur fragile, à la verticale tremblée et qui vient par devant.? S’enfoncer dans la carne de la peinture qui s’approche et s’éloigne et tombe — jusqu’à faire parfois bas-relief — au fond des couloirs, aperçue par les voûtes vides, et collée là, épinglée d’un achèvement anecdotique, combat scellé de la dernière brûlure d’un cigare écrasé, glissé des lèvres dans un geste de rage, de dégoût, de signature qui repousse. Où s’écrase l’idée de corps, un coin de silence enfoncé dans le mur, défenestration. Béance ouverte dès le premier dessin et qui tombe d’une déclinaison par la couleur du réel et du symbole. Affrontement à l’épaisseur, ce mouvement avant et son retrait en retour — mouvement avant-arrière du corps qui pénètre et repousse la pâte « morbida ».

      Non plus une image de surface, cette vieille peau de la figure, mais l’écœurant enfoncement dans un secret de polichinelle, dans un dérisoire mystère qui s’épaissit.

      Forme qui émerge, qui se surcharge, voûte de monstre sur lequel la couleur rutilante ruisselle et dégouline, qui monte dans le tableau, qui s’empâte,… ce dos de Neptune qui épaule l’effort du peintre.

      Neptune ou l’ineptie. Ineptie sonore des accords de couleurs. L’on décèle des ravines dans l’immense corps du vide.

     

Claude Minière *, 1993, le sac du semeur 2016.
* « L’épaule de Neptune », Claude Minière, revue opus, décembre 1984.

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