Les Incursions secrètes – 1

 

« Chaque mot est une incantation, celui qui appelle l’esprit le fait apparaître »
Novalis

Il y a des lieux secrets contre lesquels on se penche, au bord de rien.

Des nids d’errance, des espaces de repli qui sont comme des angles morts du monde à l’intérieur de soi.

Hors-vue, les bourgeons portent des écailles pour renvoyer la lumière en éclats.

« Les Folies Siffait » dont Gracq révèle la trace dans les Carnets du Grand Chemin sont un espace aux lisières presque closes, une sorte d’utopie dont l’accès est blotti derrière des paupières.

Pour y pénétrer il faut pouvoir lâcher les freins du ciel, fendre l’œuf du monde, s’inclure dans l’élan jusqu’à pulvériser les restrictions du regard, accueillir l’éperdu dans la chambre flottante de l’œil nu.

Changements à vue du rêve, où une porte qu’on pousse se change en tapis volant, donne instantanément sur un autre climat, une autre contrée, une autre époque, comme une ouverture sur notre propre altérité.

Tout se rue, tout s’agrège sur une ligne de faille. Au pli d’un tremblement la paupière se dévoile.

Le monde est un tableau.

A l’emplacement de Castel-Guy, ancienne forteresse médiévale des Marches de Bretagne, une flèche vient ajourer l’horizon comme une réplique.

Sur un promontoire rocheux qui domine la Loire, au bord des pupilles, diffractent des escaliers en impasse, des échauguettes, des belvédères sans panorama, des pans de courtine isolés, des soutènements pour jardins suspendus, des contreforts qui semblent épauler au dessus du vide le mur d’un théâtre antique.

Architecture sous forme convulsive, écho éparpillé de la place forte de Castel Guy, Les Folies Siffait sont un château imaginaire, comme un rire, en éclats dans la forêt.

Traces de l’œuvre inachevée de Mélusine, perdue au creux de son cri.

Labyrinthes de terrasses et d’escaliers ne menant nulle part. Derrière les arbres, sont disséminés les fragments de ce château qu’il faudrait retrouver à l’intérieur de soi à partir des bribes et de la trame effacée mais sans fin renaissante de ce qui aurait pu être, de ce qui adviendra.

L’absence est un lieu de rebond, un espace de retournement.

L’imaginaire se tisse sur des pièces manquantes.

Ombre et lumière dérapent et se trament entre les angles

Inconnu parmi les architectes (parce qu’il ne l’était pas), le génial penseur de ce prisme architectural se nommait Maximilien-Gabriel Siffait. Les Folies Siffait virent le jour entre 1816 et 1830. Le fils, Oswald, passionné de botanique, y mit aussi sa patte quelques années plus tard, en plantant près de 300 espèces de plantes et d’arbres : tilleuls, lauriers-cerises, érables, cèdres verts…

Les Folies Siffait, tombeau de ruines incandescentes sous la lanterne des fruits verts.

Mais à la différence des ruines artificielles de « l’art de la rocaille » en ciment Portland qui apparurent dans de nombreux parcs français, à peu de choses près dans les mêmes années, les Folies Siffait sont de pierres massives vêtues.

Car c’est l’esprit médiéval qu’on a voulu appeler ici.

Liberté d’être à la fois ailleurs et dans son temps.

Au pied du rocher le fleuve déroule son courant, hors champ.

S’il fallait comprendre un message des Folies Siffait, ce serait peut-être celui-ci :

On peut toujours chercher la chambre secrète. Elle est vide.

L’effacement est aussi une manière de resplendir.

Cascade de mots fendus pour lèvres nues.

Dans cette dérive, on aura peut-être simplement retrouvé l’élan d’une phrase, comme un cheveu sur le chemin des pas perdus du langage naissant.

Nos regards millimétriques sur un horizon immense nous ont donné très tôt le goût du vertige.

Là, reste une fourmi sur l’écorce d’un arbre,

Le vent sur une feuille au loin,

Une sensation d’extrême enfance sur le dos de la main.

 

Nolwenn Camenen, Le sac du semeur 2018.