Lettre à Mathias

  

Cher Mathias,

…………………….ce qu’on appelle une Œuvre est en fait un trajet qui avance par étapes à mesure que le temps passe. Dans ton cas, des tableaux jalonnent et constituent ce trajet, qui est le tien mais qui est également celui du regard curieux de suivre ton travail. De ton côté, le trajet continue au rythme de ta vie ; du côté de ton spectateur, c’est une suite d’accélérations afin de tout voir pour faire le point de temps à autre sur l’ensemble. Faire et regarder sont par conséquent des activités à deux vitesses, qui ne s’accordent que dans l’instant d’arrêt d’une fixité partagée.
…………………….Il y a quelques années, j’ai eu la chance à Saqqarah, en Égypte, de visiter deux tombes récemment découvertes. L’une était celle d’un peintre, et c’était la première fois que l’on ouvrait le tombeau d’un membre de cette profession. L’archéologue m’a expliqué que le mot « peintre » n’existait pas dans l’Égypte ancienne, où, pour désigner cet artisan, on utilisait l’expression « scribe des contours ».
…………………….Cette expression me plaît beaucoup et tu comprendras qu’elle ait soudain ressurgi devant tes œuvres des dernières années. Autrefois, les contours étaient inclus dans la matière de ta peinture et ils la structuraient de l’intérieur ; à présent, ils délimitent cette matière et lui donnent une forme qui la contient. Dans les deux cas, cependant, ce sont moins les contours qui importent que leur contenu, car ce contenu les fait exister comme lieux d’intensité.
…………………… L’attrait immédiat que provoquent tes tableaux tient à cette intensité : on peut dire qu’elle est produite par tes couleurs, sourdes d’abord puis de plus en plus vives ; par la luminosité qui en émane grâce à la vivacité de leurs accords. Mais, disant cela, je cours derrière une évidence d’art l’effet sans cesse distance mon dire. Je crains de ne pas le rattraper davantage en désignant ton énergie comme la source principale de cet effet : ton énergie mise chaque fois en dépôt sur tes toiles sous la forme d’une empreinte colorée aux nuances variables mais suggestives, toujours, d’une présence physique extrêmement forte.
…………………….Ainsi, tu ne serais pas un scribe des contours sauf, dans un premier temps, pour donner des nerfs à ton empreinte et, dans un deuxième temps, pour le doter de limites dans ce but de la concentrer, de la condenser. Autrement dit, les contours te serviraient désormais à définir le lieu propice à une précipitation d’énergie toujours mieux ramassée vers son point d’impact. Que ces contours évoquent une forme sexuelle ou sensuelle sur l’écran de la toile permet d’imaginer que, projetés là comme les ombres des organes dont ils sont le paraître, ils en ont été d’autant mieux réceptifs au jet éclatant des couleurs au moyen desquelles tu les as vivifiés. Sans doute la trace d’une forme fait-elle signe en nous à notre faculté de concevoir, donc de représenter, mais l’empreinte que tu déposes là-dessus, nous ramène au corps et au plaisir de le toucher des yeux.

Merci à toi
Bernard

Bernard Noël*, juin 2009, le sac du semeur 2016.
*Mathias Pérez, Éditions Carte Blanche, 2009.

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