L’irréductible avenir

  

 « Dans le langage, c’est toujours la guerre. »

……Tout est une question de langage. Et j’ajoute que dans cet absolu, rien n’est plus relatif. Je vous parle et c’est déjà beaucoup dire. Ne suis-je pas à mon insu et de plein gré ce corps qui parle ? Qui prend la parole dans tel ou tel discours ? Dans et par le langage. Je suis sujet et objet à la fois. J’invente le langage : la littérature et la poésie.

……Lire et écrire, penser et rire, parler et chanter, faire l’amour et aimer, marcher et manger, vivre et dormir, jamais finis tout à fait, toujours en cours, sont le résultat non d’un produit, mais la résultante d’une activité. Lorsque je pense, je ne vis pas plus que je ne pense en vers ou en prose ! Lire, écrire, penser, sont une manière de vivre dont dépend mon seul pouvoir d’énonciation.

…..Il y a un siècle naissaient les revues dada et surréalistes. André Breton, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, devait déclarer à juste titre : « Il est aujourd’hui de notoriété courante que le surréalisme, en tant que mouvement organisé, a pris naissance dans une opération de grande envergure portant sur le langage ». Avant de préciser : « De quoi s’agissait-il donc ? De rien moins que de retrouver le secret d’un langage dont les éléments cessassent de se comporter en épaves à la surface d’une mer morte ». Ce que Tristan Tzara, dans l’immédiate après guerre, avait énoncé de la sorte dans une conférence à la Sorbonne : « La poésie n’est pas uniquement un produit écrit, une suite d’images et de sons, mais une manière de vivre ». Avant de préciser : « Dada, qui avait rompu non seulement avec la traditionnelle succession des écoles, mais aussi avec les valeurs les plus apparemment indiscutables dans l’échelle des valeurs établies, prolonge la lignée interrompue des écoles et des poètes et, au long de cette chaîne merveilleuse, se retrouve relié à Mallarmé, à Rimbaud, à Lautréamont, plus loin encore à Baudelaire et à Victor Hugo, en marquant la continuité de l’esprit de révolte dans la poésie française, de cette poésie qui se place sur le terrain de la vie concrète, au centre même des préoccupations qui, plus elles sont localisées, prennent un sens d’universalité ».

…..Le rapport au langage est le rapport qu’occupe la modernité à la modernité. Guy Debord, dans ce qu’il a appelé à demeurer dans un plus qu’éloge de la vie, de sa vie et de celles des autres, ne s’est jamais caché d’une telle entreprise : « Après tout, c’était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu’il fallait exécuter son programme dans la réalité ; et en tout cas ne rien faire d’autre ». Ce que Henri Meschonnic, dans ce qu’il a appelé un vivre poème, n’a cessé d’explorer avec la question de la poétique et de la modernité : « La modernité est un combat. Sans cesse recommençant. Parce qu’elle est un état naissant, indéfiniment naissant, du sujet, de son histoire, de son sens.».

…..Faudrait-il attirer l’attention des lecteurs aux bulletins Potlatch et à la revue TXT ? Lorsque Potlatch, dans le numéro 22, parlait de « l’incomplète libération de 1944 » ? Lorsque TXT, dans le numéro 1, parlait d’ « écrits où sera bien mise en « acte » une certaine forme de la vie quotidienne : la parole, lorsqu’elle s’incruste à la résistance de la page » ? Dans et contre le temps.

…..C’est toujours à travers ce qui s’énonce, qu’on le veuille ou non, une question d‘énonciation. Autrement dit d’expérience, de culture, de conflit. De résistance contre « la pensée installée » pour se préserver de la vie, de la pensée, de la liberté. Comme l’a montré et pensé, justement, dans le langage et la vie, l’un des grands lecteurs de Victor Hugo : Meschonnic.

…..Le langage est-il en train de nous manquer ? Annie Le Brun n’en appelle-t-elle pas, elle aussi, tout autrement ? « Où va la vie ? De quelle liberté disposons-nous ? Et le désir, le désir, où rencontre-t-il l’amour ? Quand au chemin parcouru, dans quelle mesure aura-t-il dépendu de nous ou aurons-nous dépendu de lui ? Y a-t-il enfin une imparable fatalité de malheur qui devrait s’abattre sur qui cherche à soulever le voile.?.» Ce que Jacqueline Risset, singulière et plurielle, n’a cessé de questionner : « Quel corps ? Il faudrait dire les corps : le corps qui sent, le corps qui est senti. Plus un troisième, composé des deux premiers — qui circule comme un cygne ? »

…..Je n’oublierais pas, la main dans le sac, de saluer Guillaume Apollinaire. Lorsque Apollinaire disait que « seuls renouvellent le monde ceux qui sont fondés en poésie ». Dans un sens à peine plus audible aujourd’hui : « J’ai tout donné au soleil / Tout sauf mon ombre ». C’est ce que je souhaite aux contributeurs et aux lecteurs de la revue. A ceux aussi, ici ou là, qui, tout autant improbables, qu’inattendus, sauront faire passer la revue.

…..Le principe de la revue le sac du semeur est simple : chaque numéro publie les contributions demandées les unes après les autres, dans une durée non définie d’avance et donnant à lire le numéro en cours sur le site de la revue, avant que celui-ci soit imprimé dans son ensemble et envoyé à chaque contributeur de la revue.

…..Le sac du semeur est une revue numérique et papier que l’on peut lire et imprimer sur le site de la revue. La revue est par ailleurs déposée en petit nombre et presque au hasard dans quelques cafés parisiens. Il s’agit de réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.

  

Arnaud Le Vac, le sac du semeur 2016.