Noir comme l’éblouissement

« Nous entendons souffler les chevaux de l’espace
Trainant le char qu’on ne voit pas »
Les Contemplations

Il y a à la Maison de Victor Hugo une lettre datée du 10 novembre 1868 qui a été retrouvée dans la bibliothèque de Hauteville House en 1963. C’est celle qu’un jeune garçon envoya pour accompagner un exemplaire du premier des Chants de Maldoror. Il s’agissait d’Isidore Ducasse.
Sans doute, Victor Hugo est alors l’autorité lyrique auprès de laquelle tout jeune poète est tenté de se faire connaître. Je doute pourtant qu’Isidore Ducasse l’ait fait par simple opportunisme. Moins parce qu’il termine sa lettre en mesurant l’audace de lui avoir écrit – « moi qui ne suis encore rien dans ce siècle, tandis que vous êtes le Tout » –, mais surtout parce qu’il dit avoir « depuis dix ans ›› nourri « l’envie d’aller vous voir, mais je n’ai pas le sou ››.
Car, même si, un peu plus d’un an après, Isidore Ducasse fera entrer Victor Hugo dans sa liste des « Grandes Têtes molles ››, il connaît assez sa poésie pour la détourner et, à l’évidence, sans lui, il n’aurait pu sillonner avec autant de désinvolture les grandes plages du négatif ni se sentir aussi familier de la démesure de l`univers. Aussi, quand bien même qualifie-t-il alors Victor Hugo de « Funèbre Échalas vert » – sans véritable à-propos d`ailleurs, contrairement aux qualificatifs attribués à ses autres victimes –, il lui doit d’avoir commencé, avant tous les autres, à ouvrir, d’arches en gouffres, de promontoires en abîmes, les antres pleins des trésors de l’impensé.
Difficile de croire insensible à tout cela le jeune homme qui, sous le nom de Lautréamont, écrit : « O vieil Océan ! ››. La réponse est sans doute dans cette remarque de Victor Hugo : « Entre lions, on ne se singe pas. ››

De toute façon, il y a ce courage de Victor Hugo, au sens où Hölderlin parle du « courage de la poésie ››, dont j’ai l’impression qu’on a fait bon marché, comme des risques qu’il n’a cessé de prendre, non sans être presque aussi démuni que l’est, devant l’ombre, Gilliatt, le héros des Travailleurs de la mer :

«L’œil ouvert sur le noir. Situation lugubre ; anxiété.
La pression de l’ombre existe.
Un indicible plafond de ténèbres ; une haute obscurité sans plongeur possible ; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle lumière vaincue et sombre ; de la clarté mise en poudre ; est-ce une semence ? Est-ce une cendre ? Des millions de flambeaux, nul éclairage ; une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu en poussière qui semble une volée d’étincelles arrêtée, le désordre du tourbillon et l’immobilité du sépulcre, le problème offrant une ouverture de précipice, l’énigme montrant et cachant sa face, l’infini masqué de noirceur, voilà la nuit. ››

Devant cet infini, sans doute inconcevable, d’être si splendidement « masqué de noirceur ››, qui d’autre que Victor Hugo aurait la folie de le démasquer? C’est pourtant ce qu’il se propose, sans craindre ce que recèle la nuit ainsi dédoublée. Jusqu’à nous faire approcher de plus en plus de ce feu dans les ténèbres, qui n’est pas la moins inquiétante de ses découvertes, puisqu’il sait que : « […] de ce côté tous les ponts autour de l’homme sont rompus. L’arche de l’infini manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre, où le regard s’arrête, l’esprit peut continuer. ››
Le génie de Victor Hugo est de repérer cette « arche de l’infini ›› qui manque. En vain chercherait-on un exemple plus frappant de ce que j’appelle l’énormité poétique. Du coup, devant ce manque enjambant le manque, « l’absente de tout bouquet » – la fameuse fleur dont parle Mallarmé – a quelque chose de dérisoire. D’autant que pour pallier l’absence de cette « arche de l’infini », Victor Hugo en invente une autre, en remontant le cours de tout ce que nous percevons sans le savoir : « La nuit est-elle sereine ? C’est un fond d’ombre. Est-elle orageuse ? C’est un fond de fumée. L’illimité se refuse et s’offre a la fois, fermé à l’expérimentation, ouvert à la conjecture. D’innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l’obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l’ignoré ; défis effrayants d’aller toucher à ces clartés. ››
Car voilà qu’en suivant les points lumineux qui accompagnent le déploiement des noirs se dessine l’équivalent de « l’arche de l’infini ›› manquante, jusqu’a conduire à la source de l’éblouissement: « Ce sont des jalons de création dans l’absolu ; ce sont des marques de distance là où il n’y a plus de distance ; c’est on ne sait quel numérotage impossible, et réel pourtant, de l’étiage des profondeurs. Un point microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre, c’est l’imperceptible, c’est l’énorme. Cette lumière est un foyer, ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n’est rien. Tout nombre est zéro devant l’infini. ››
Véritable genèse de l’éblouissement, dans laquelle je n’aurais pas relevé l’importance des « innombrables piqûres de lumière » comme des « points microscopiques qui brillent ››, si je ne m’étais pas souvenue de mon éblouissement, le soir où j’arrivais à Hauteville House, devant un petit théâtre lumineux montrant deux cygnes nageant entre des roseaux qui se confondaient avec les rayons du soleil couchant. Revenue sur les lieux le matin suivant, je découvrais une tapisserie peu remarquable en soi, mais que Victor Hugo avait trouée en maints endroits pour laisser passer la lumière de la paroi vitrée contre laquelle elle était accrochée dans l’atelier du rez-de-chaussée. Et c’était assez pour qu’à chaque soleil couchant, le paysage, soudain éclairé de mille feux intérieurs, devienne éblouissant. J’ai parlé du pouvoir de transfiguration de Victor Hugo. Comment ne pas le voir ici à l’œuvre à travers le même pointillé lumineux, agissant pareillement dans la tapisserie et au fond du gouffre des Travailleurs de la mer, pour faire advenir de l’obscurité la forme en attente ? Au point de se demander si ces « innombrables piqûres de lumière » ne correspondraient pas aussi à ce désir à l’état latent, ce « grand frisson vague qui est la réclamation vitale de l’infini ››, cet «immense sexe épars proposant à voix basse la volupté ›› qui hante L’Homme qui rit. N’est-ce pas de cette volupté en pointillé que Gwynplaine voit apparaître, tout en ressentant a l’entendre parler des « éclaboussures de feu ››, la splendide femme dénudée qui le désire ?
Comme ce serait au fil de ces points d’une braise jamais éteinte que Victor Hugo ne se soustraira jamais à aucune des visions érotiques, qui, sa vie durant, vont lui parvenir, tel l’éclair dans la nuit. Je pense à ces chevilles, à ces jambes, à ces nuques, à ces seins… qui apparaissent non seulement dans ses carnets mais aussi dans ses poèmes ou ses romans comme autant d’effractions lumineuses. S’il semble inutile d’en accumuler les exemples, tant ils sont nombreux, il est en revanche impossible de ne pas mettre en parallèle éblouissement cosmique et éblouissement amoureux, l’un renvoyant à l’autre, par leur pouvoir transfigurant. Ainsi, au plus fort de sa passion pour Léonie d’Aunet, Victor Hugo parlera de « mystérieux soleil du monde intérieur ››. Et ce sont ces éblouissements qu’il ne cessera de chercher au fond de sa nuit, persuade que « l’amour, c’est plus que l’union, c’est l’unité ››. Unité terrible d’intensité, unité fascinante d’embraser toutes les données de la condition humaine, unité fatale de se substituer au monde. La est peut-être la raison pour laquelle ses amoureux éperdus, par crainte de ne pouvoir faire durer l’éblouissement, préfèrent disparaître. Aussi, d’autant plus remarquable est sa fascination pour le fameux : « We kissed away kingdoms » d’Antoine et Cléopâtre, qu’il commente splendidement dans sa préface de 1864 pour la nouvelle traduction de Shakespeare par son fils :
« Cette gigantesque dépense d’avenir faite dans un lit, ces provinces s’en allant en baisers, ces royaumes possibles s`évanouissant sur les bouches jointes d’Antoine et de Cléopâtre, ces empires dissous en caresses et ajoutant inexprimablement leur grandeur à la volupté, néant comme eux, toutes ces sublimités sont dans ce mot kissed away kingdoms ››. Mais cela ne suffit pas. Au-delà de célébrer un exemple d’indicible vaincu, voilà qu’il tente par sa puissance lyrique de conjurer la fin de cet éblouissement amoureux que rien d’autre ne peut remplacer que le néant :

« Ils auraient pu saisir le monde. Ils aimaient mieux
Se regarder avec des flammes dans les yeux.
À force de bonheur, ils étaient des fantômes;
Ivres, ils dissipaient en baisers des royaumes.
[…] et l’on entend, ou du moins on le croit,
Le chant du coq d’un bord à l’autre du détroit,
À l’heure où l’aube, aux yeux du matelot, dessine
En noir sur le ciel clair le phare de Messine ››.

Est-ce la ce qu’il ne peut admettre, en toute connaissance de cause ? Il y a quelque chose de bouleversant à le voir ainsi, en dernier recours et malgré tout, miser sur la poésie, comme il l’aura fait après la mort de Léopoldine, fût-ce longtemps après.
Rien de contradictoire avec le fait de constater à la fin de sa vie :
« Toutes les fautes que l’amour peut faire commettre, je les ai commises ››, il s’agit de la même honnêteté, qui va le conduire à léguer à la Bibliothèque nationale, avec ses autres manuscrits, la totalité de ses carnets, rendant compte de la complexité de sa vie amoureuse et ne démentant en rien ce qu’il avait écrit à Sainte-Beuve une cinquantaine d`années plus tôt, le 27 août 1833 1 « Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte-Beuve, vous m’avez cru vivant par l’esprit, et je ne vis que par le cœur ››.

Autre chose – ou peut-être pas, aujourd’hui, je me le demande – est l’anathème que la modernité a jeté sur Victor Hugo. On se souvient de l’hommage-fin de non-recevoir que Mallarmé lui rend dans la Crise du vers, et il y a aussi le « Hugo, hélas ! ›› d’André Gide, les réticences de Claudel et puis le fameux « Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête » d’André Breton… Encore que ce ne soit pas si simple avec le surréalisme.
N’empêche, Victor Hugo est exclu de la modernité pour mille et une raisons plus ou moins recevables. À ceci prés que celles-ci, allant d’un apparent conformisme littéraire – Hugo ne met jamais en cause la littérature en tant que telle – à un certain moralisme culminant avec L’Art d’être grand-père, sont prétexte à rejeter tout le reste. Et là je ne peux m’empêcher de rappeler ce que Victor Hugo disait à propos de Shakespeare : « Ce qui lui manque, c’est le manque. ›› Ce qui pourrait expliquer quelques agacements, réticences ou rejets.
Reste qu’il aura fallu la redécouverte progressive de ses dessins, autour des années 1950, pour qu’on commence à le prendre à nouveau en considération – mais non à le lire. Tout d’un coup, on vit en lui le précurseur du surréalisme, de l’abstraction, du tachisme… Depuis lors, on ne compte plus les manifestations pour célébrer l’artiste «visionnaire ››. Ce qu’il n’aurait sans doute pas apprécié, indépendamment de la relative importance qu’il accordait à ses dessins. Car, à ses yeux, « Une montagne est à prendre ou à laisser ››, comme il disait à propos de Shakespeare.
Et cela vaut pour lui, comme à peu près tout ce qu’il écrit sur Shakespeare. Ici comme ailleurs, impossible de ne pas prendre en compte la totalité : « Les vues partielles n’ont qu’une exactitude de petitesse. Le microscope est grand parce qu’il cherche le germe. Le télescope est grand parce qu’il cherche le centre […]. À qui n’interroge pas tout, rien ne se révèle ››. À plus forte raison pour les génies: « Leur méditation n’est pas moins surprenante que leur emportement. Tout à l’heure ils planaient, maintenant ils creusent. Mais c’est toujours la même audace. ››
C’est cette audace qui est à l’œuvre dans l’énormité poétique que je tiens pour le propre de l’élan lyrique et qui aura déterminé son combat fou contre l’indicible, dont les murs ferment l’horizon. Car 1’énormité poétique est cette arche de l’infini toujours à inventer pour forcer l’obscur à s’ouvrir. Au mépris de tout ordre, de toute convention, de toute convenance, elle ramène la violence de la vie au cœur du langage. N’est-ce pas ce dont parle Victor Hugo à propos de Shakespeare, qui « ne respecte rien ››, « va devant lui ››, « essouffle qui veut le suivre ››, « enjambe les convenances ››? Et si « son écritoire fume comme un cratère ››, il « est toujours en travail, en fonction, en verve, en train, en marche ››. N’est-ce pas qu’il est comme lui « la plume au poing, la flamme au front, le diable au corps. L’étalon abuse ; il y a des passants mulets à qui c’est désagréable. Être fécond, c’est être agressif ›› ? Et c’est bien cela, comme Shakespeare, Victor Hugo « viole le droit des neutres ››.
Comment le lui pardonnerait-on? Comment lui pardonnerait-on cette formidable liberté qui le fait revendiquer sa bêtise et répondre par avance à André Breton : «Je ne peux ni ne veux rien cacher de ma pensée. Je vis et je pense a mes risques et périls, ce qui fait que par moments, j’ai l’air d`un imbécile. J’y consens. J’ai la fierté de ma bêtise ›› ? Comment lui pardonnerait-on de dire : « Je ne suis pas bégueule devant l’art et la nature. J’accepte. […] J’aime tout : je n’ai pas de préférence dans l’idéal et l’infini ; je ne fais pas le délicat ; je ne fais pas la petite bouche ; je suis le Gargantua du beau ›› ? Comment lui pardonnerait-on d’avoir choisi le noir contre le négatif ? Je veux dire d’aller au-devant de notre nuit sans autre arme que son pouvoir d’invention poétique et sans autre certitude que son refus définitif d’être du côté des tueurs. Ce qui change tout.
Quant au reste, je le laisserai une nouvelle fois parler de Shakespeare, persuadée qu’il parle de lui : « Shakespeare, c’est la fertilité, la force, l’exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à plein bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste pluie de vie, tout par milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et tranquille du créateur. À ceux qui tâtent le fond de leur poche, l’inépuisable semble en démence. A-t-il bientôt fini ? Jamais..›› Comme Shakespeare, Victor Hugo est le semeur d’éblouissements ››.

Annie Le Brun *, le sac du semeur 2017.
* Choix de la rédaction avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Noir comme l’éblouissement est extrait du livre Les arcs-en-ciel du noir : Victor Hugo, Annie Le Brun, Gallimard, 2012.