Pensez à ceux qui voient

  

« Les poètes seuls parlent une langue suffisante pour l’avenir. »
Océan, Faits et croyances, Victor Hugo.

« Vous qui ne voyez pas pensez à ceux qui voient » est le papillon surréaliste qui me revient le plus souvent à l’esprit. Signe des temps devant la montée de plus en plus précise de la bêtise ? Il faut croire ce que vous disent vos yeux, ce sont eux qui voient. Pour ma part, je leur fais confiance. Ce sont eux qui me disent où aller, quelle orientation prendre, quelle intuition ou pensée suivre. Nul doute qu’il en va de ma volonté et de mon désir. De mon rapport au monde et aux autres. De mon langage à mon langage : ce sans quoi, sans y prendre garde, je ne saurais tout à fait vivre ce que je vis. Penser ce que je pense. Anticipant par la même ma vie et ma mort dans ce qu’il m’est donné de vivre quotidiennement.

Sur ce chemin qui va de Voltaire à Hugo, en passant plus avant par Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud, je n’aurais guère de plaisanter. D’abord parce que je constate que l’on connait mieux aujourd’hui Nietzsche qu’Hugo, Heidegger que Lautréamont et Rimbaud. Roland Barthes qu’Émile Benveniste ? L’un n’empêchant par l’autre me dira-t-on. Enfin parce que ma sensibilité me pousse à considérer d’avantage mon rapport au langage qu’un hypothétique rapport à la langue prédominant dans les sciences et la philosophie. L’émotion parlante, l’émotion chantante ouvrent devant mes yeux une tout autre réalité. Réalité à laquelle je me fie, bien décidé à jouer le jeu de mes sensations, de mes correspondances pourvues que celles-ci me mènent assez loin dans cette épaisseur du possible dont a parlé Hugo et sans laquelle la modernité ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

N’est-ce pas vivre et aimer qui confère à la vie et au langage toute la charge de la réalité vécue ? Ce à quoi, ce par quoi je suis à même de voir, d’entendre, de sentir, de toucher, de goûter à la vie, à ma vie ? J’avoue penser à Hugo et à Baudelaire, à Lautréamont et à Rimbaud tout le temps. Il me semble que le XXe siècle ne se fait pas sans eux, plus à même que tout autre de penser notre rapport au monde. Expérience difficile, voire impossible à faire, si l’on n’est pas un tant soit peu lecteur. Tout comme André Breton lisant Lautréamont en 1920 : « La vie humaine ne serait pas cette déception pour certains si nous ne nous sentions constamment en puissance d’accomplir des actes au-dessus de nos forces. » Tout comme Tristan Tzara lisant Lautréamont en 1922 : « L’esprit de cet homme négatif, prêt à chaque instant à se laisser tuer par le carrousel du vent et piétiner par la pluie des météores, dépasse l’hystérie douceâtre de Jésus et d’autres moulins à vent infatigables, installés dans les somptueux appartements de l’histoire. » Je vois bien ce que de telles propositions, d’ailleurs des plus personnelles, ont de quoi définitivement choquer.

Vivre est la question de fond qui résume à elle seule toutes les autres. Tout comme Guy Debord lisant Isidore Ducasse en 1967 : « Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. » Tout comme Marcelin Pleynet lisant Lautréamont en 1967 : « Le plus surprenant dans tout cela, c’est beaucoup moins le refus des Poésies, livre particulièrement difficile et complexe, que le rapport de qualité qui est à chaque fois établi entre les Poésies et les Chants. Un rapport de qualité établi avec tant d’insistance qu’on en arrive très vite à comprendre que, d’une certaine façon, l’œuvre de Lautréamont serait incomplète et justifierait les malentendus qu’elle a soulevés, si ne s’y trouvait pas la dénonciation de ce que chacun s’arrange confortablement pour accepter comme un livre parmi d’autres (Les Chants) à la condition qu’on considère ce livre comme gentillement délitant et qu’on ne lui en impose pas la lecture. »

Écriture portée par le corps, le langage et la voix jusqu’au chant. De la lecture devenant écriture. De l’écriture devenant lecture (incipit des Poésies I) : « Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l’orgueil par la modestie. » Tout cela, on l’aura compris, comme le suggère majestueusement l’Avis du quatrième de couverture des Poésies I d’Isidore Ducasse : « Cette publication permanente n’a pas de prix. Chaque souscripteur en fixe lui-même le montant. Il ne donne du reste que ce qu’il veut. Les personnes qui recevront les deux premières livraisons sont priées de ne pas les refuser, sous quelque prétexte que ce soit ».

Tout comme Henri Meschonnic lisant Hugo en 1977 : « Hugo sait que l’actualité directe comme langage est une mort. C’est devant de telles impatiences qu’il affirme, et justifie l’indépendance de l’écrivain, sa spécificité d’artiste. » Ou encore : « Opposant « la tranquillité de ces vers » à « l’agitation fébrile des esprits », Hugo veut une poésie qui s’adresse « à l’homme tout entier » : une poésie de tous les jours, une poésie de tous les hommes. Il a l’ambition d’être anonyme. Son mot : « des vers comme tout le monde en fait ou en rêve », il aime à le redire, il le reprend dans la préface du Dernier jour, « qui n’a fait ou rêvé dans son esprit Le dernier jour d’un condamné ? » Ce n’est pas une modestie (qui serait une ironie), c’est la conscience qu’il est pleinement poète, c’est à dire un passeur du langage. » Ou bien : « La prosodie et la métaphore, en interaction, font de la nécessité du discours une prise sur l’histoire telle que l’énonciation inscrit en elle-même son rapport à la situation. Métrique ou non, romanesque ou poétique, l’écriture fait son historicité. Ce que, partiellement, disait Goethe, du poème de circonstance. D’où ceci qu’elle passe, qu’elle ne cesse plus de passer. Alors que l’écriture de primat idéologique est uniquement inscrite dans sa situation, et ne l’inscrit pas, — c’est à dire ne l’inscrit que dans son énoncé. »

Tout comme Philippe Sollers lisant Rimbaud en 1986 : « soleil voix lumière écho des lumières soleil cœur lumière rouleau des lumières moi dessous dessous maintenant toujours plus dessous par-dessous toujours plus dérobé plus caché de plus en plus replié discret sans cesse en train d’écouter de s’en aller de couler de tourner monter s’imprimer voler soleil cœur point cœur point de cœur passant par le cœur il va falloir rester réveillé maintenant absolument réveillé volonté rentrée répétée le temps de quitter ce cœur simplement le temps qu’il se mette enfin comme il voudra quand il voudra de la dure ou douce façon qu’il voudra bien peu de choses en vérité n’est-ce pas poussière de poussière bien peu très très peu comme on exagère comme on a tendance à grossir tout ça moi-moi-moi en vérité presque rien côtoiement d’illusion couverture du cœur d’illusion aujourd’hui j’écris aujourd’hui et aujourd’hui j’écris le cœur d’aujourd’hui et hier j’écrivais aujourd’hui et demain j’écrirai aujourd’hui c’est vraiment aujourd’hui et rien qu’aujourd’hui on devrait l’écrire aujournuit différente manière d’être à jour en suivant ses nuits dans la nuit salle de séjour noire bleue blanche ».

Tout comme Alain Jouffroy lisant Rimbaud en 1991 : « En marchant sur les routes, pour faire reculer devant lui les horizons du monde et de la philosophie, en désertant dès 1871 la société et la vie ordinaire, en substituant la voyance à la vision, le dérèglement systématique à la norme, l’exploration à l’observation descriptive, l’autre au je, Rimbaud a créé, au-delà de son œuvre écrite qui n’est, si on veut la résumer en une variante de la formule bretonnienne, qu’une Introduction au discours sur la démesure de la réalité — des souffles qui ne sont pas seulement ceux d’un “génie”, du Génie, mais d’un infatigable poète, marcheur et explorateur qui fait bouger le monde avec lui : dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase, mais aussi comme dans Soleil et chair, à l’écoute constante d’Un chant de bonheur qui monte vers le jour !… »

Tout comme Claude Minière lisant Lautréamont dans ce cahier Lautréamont de la revue Fusées 4 (avec des dessins de Daniel Dezeuze et de Mathias Pérez) en 2000 : « Le nez collé sur l’écran vous pensez : “Qu’est-ce qui est mis à distance” ? Je ne laisserai pas des mémoires. Tout dans la mémoire (dans la langue). Vous êtes attentif aux majuscules… mais celui-là ne la connait (la distance) que comme travail incessant, guerre, victoire, de jour et de nuit : de tout cela les autres ne savent rien ! … Isidore Ducasse est mort à la tâche (les autres ne savent rien). »

Tout comme Pascal Boulanger lisant Lautréamont dans ce même cahier de la revue Fusées 4 en 2000 : « Flottement du temps, fuite, écoulement, glissement d’images. // Le soir tombe en dressant des murs et ils s’endorment résignés de n’entendre le son d’aucune réponse. // Prisonniers,/ au milieu de la plus libre,/ la plus ouverte des routes// (la peau de l’histoire)// C’est toujours la même impuissance, l’hébétude habituelle : ils s’endorment, rageurs, et vous entraînent dans leur chute, dans l’hostilité qui les unit, guettant vos défaillances, exigeant réparation. Ils sont heureux de souffrir et sur ces marches, ils aboient à la guerre et au meurtre. »

Vivre non pas dans une langue mais dans un rapport au langage qui ne serait pas communication, mais chargé d’émotion. Tout comme l’a observé Émile Benveniste lisant Baudelaire en 1967, dans ses feuillets présentés et transcrits par Chloé Laplantine et publiés en 2011 : « Dans le langage ordinaire, il y a les signes, et il y a le/ référent (objet ou situation) qui est hors du/ signe, dans le monde, même si ce référent est purement/noétique (p. ex. un raisonnement de logique). // En poésie le référent est à l’intérieur/ de l’expression qui les énonce ; c’est pourquoi le langage/ poétique renvoie à lui-même. // Mais comment démontrer cette proposition ? / La poésie (lyrique) est le langage de l’intériorité ; le poète se parle à/ soi-même, dialogue avec sa pensée, console sa douleur. // Le sentiment qui meut le poète, l’expérience qui fait vibrer/ sa sensibilité et engendre chez lui l’état émotif, c’est cela qu’il essaye de/ traduire en mot. Il choisit, il conjoint les mots pour reproduire/ cette émotion. Ici les signifiés sont subordonnés à l’intensité émotif, ils/ restituent donc par eux-mêmes en tant que mot d’une certaine forme/ phonique (longueur, sonorité) et d’une certaine construction (ordre, jonction, accou-/ plement, répétition) cet intenté d’émotion ». Ce que Benveniste appelle non plus le langage prosaïque, mais le langage poétique. Un langage qui ne consiste pas à dire, mais à faire. Un langage qui ne décrit pas, mais évoque. Passant de l’évoqué à l’évoquant, à l’émotion dans la vision intérieure du poète. De la création à la vision par l’écriture. Benveniste toujours : « L’art n’a pas d’autre fin que celle d’abolir le “sens commun” et de faire éprouver une autre réalité, plus vraie, et que nous n’aurions su découvrir sans l’artiste. »

  

Arnaud Le Vac, le sac du semeur 2017.

André Breton, Les chants de Maldoror par le comte de Lautréamont, La Nouvelle Revue Française, juin 1920. Les pas perdus, Gallimard, 1924. Tristan Tzara, Note sur le comte de Lautréamont ou le cri, Littérature nouvelle série, n° 1, mars 1922. Lampisteries, œuvres complètes tome 1, éd. Flammarion, 1975. Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, 1967. Champ libre, 1971. Gallimard, 1992. Marcelin Pleynet, Lautréamont par lui-même, ed. du Seuil, 1967. Gallimard, 2013. Henri Meschonnic, Écrire Hugo, Pour la poétique IV, 2 v., éd. Gallimard, 1977. Philippe Sollers, Paradis II, Gallimard, 1986. Alain Jouffroy, Arthur Rimbaud et la liberté libre, éd. du Rocher, 1991. Claude Minière, Application, Fusées 4, Carte Blanche, 2000. Pascal Boulanger, Tacite, Fusées 4, Carte Blanche, 2000. Flammarion, 2001. Émile Benveniste, Baudelaire, présentation et transcription par Chloé Laplantine, Lambert-Lucas, 2011.