Pierre Nivollet, un portrait

  

19 février. Chez moi. Trop de soleil, stores baissés.

– Pourquoi désirais-tu cet interview ?
– Parce que la peinture donne à parler. Elle peut faire advenir un langage. Et aussi parce qu’il y a toujours et forcément malentendus. Alors autant les multiplier.
– Tu dis « malentendu ». Il y aurait une vérité du « bien entendu » ?
– Le malentendu fonctionne avec la séduction de la peinture. La vérité, elle est toute nue. La vérité est dans le malentendu mais ils ne se mélangent pas.
– Tu te dis peintre ou artiste ?
– Peintre mais j’ai une pudeur à le dire. Je préfère jouer avec les propositions des autres.
– Quel sens donnes-tu au verbe peindre ?
– Caresser une toile avec un pinceau. Mais il y a aussi une histoire de destruction.
Pour atteindre ce qui me surprend, me stupéfie. En fait, je nettoie un espace non pour installer des images mais pour évacuer mon trouble. Je cherche à discerner. À me reconnaître en tant qu’instrument.
– Ton premier souvenir de futur peintre est un tableau ou un morceau de réalité ?
– Ma mère peignait. Peindre me paraissait la façon la plus naturelle de s’approprier la réalité. Beaucoup plus normal que les images qu’à l’école, on nous faisait copier.
– Comment s’est développée l’histoire de ta peinture ? J’aimerais que tu m’expliques tes séries.
– D’abord, je dois dire que si, enfant, peindre me rassurait, ce n’est plus du tout le cas ! Ceci dit, c’est cette sensation perdue qui continue à me dynamiser…
Ma série Arabesques (1978-80) est contemporaine de la fin de certains mouvements, Support-Surface, le Minimalisme ; tout était possible. L’arabesque est pour Baudelaire le mouvement le plus idéal de tous. J’avais l’impression de revenir de quelque part, d’Orient peut-être, d’être un exilé. Ensuite, il y a eu les Conversions. Je montrais une crise, la mienne. Je ne voulais plus me laisser rassurer par les arabesques, ma volonté de savoir était violente. Le titre de cette série vient d’un haut relief sur une cathédrale qui représente l’orgueil et on voit un homme désarçonné de sa monture. Dans les tableaux de cette époque, je montre des descentes de croix, la scène primitive… Après, il y a eu les Diables. Parce que les diables sont plus concrets, n’est-ce pas, que les anges. Je donnais forme à ce qui m’empêchait d’être tranquille. Les Marcs d’Or, ma dernière exposition témoigne d’une réconciliation. La rue à Dijon où était ma maison quand j’étais enfant s’appelait la rue des Marcs d’Or. Une maison dans les vignes… Aujourd’hui, il n’y a plus rien.

La série permet aux fantômes d’apparaître sous plusieurs aspects. Elle sert aussi à éviter l’histoire, c’est une liberté prise contre le temps. Aujourd’hui Figures et Portraits… J’ai toujours eu envie de m’approprier l’Autre, de me mettre à sa place. Je fais avec cet autre un tableau, une troisième altérité et je circule entre les trois. Matisse se perdait dans son modèle. J’essaie de jouer avec une certaine distance. Quelques fois, je me mets dans le tableau. La scène primitive m’a intéressé ; je rétrograde, si l’on peut dire au stade du miroir. Lorsque mon image apparait dans le tableau, ce n’est pas un autoportrait, j’exorcise plutôt ma fonction en douceur, en la représentant.
Lorsque je fais un portrait, il ne faut pas que je pense que je vais le « réussir ». La ressemblance est au-delà de la ressemblance et du modèle, c’est une émotion particulière qui passe.
– Tu reprendrais la phrase de Cézanne : « Peindre d’après nature, ce n’est pas copier le motif, c’est réaliser ses sensations. » ?
– Oui.
– Vers quoi aujourd’hui tends-tu ?
– Peindre en discernant mes émotions. Être moins instinctif. Plus mon travail est distancié, plus, paradoxalement, il « passe » ! J’arrive maintenant à traduire des voix, « les musiques en peinture… »
– Ton usage de la couleur m’a toujours frappée…
– Enfant, je me demandais pourquoi les pivoines étaient roses et aussi comment la même fleur pouvait exister en plusieurs couleurs. Le discernement des couleurs ne s’apprend pas. À l’école, un camarade avait colorié en vert le renard de la fable « le renard et le raisin », la maîtresse l’avait giflé. Ça m’avait choqué. On revient à la question de la vérité. Je suppose que mon métier consiste à travailler sur des questions sans réponse !… Pour revenir aux couleurs, chacune est une sensation distincte. Je les fabrique, je les superpose mais je ne les mélange pas. Je mets du gris entre eux deux.
– Comment travailles-tu ? Choc visuel !? Raisonnement logique, réflexion abstraite ?
– Je dois être en l’état. État de désir. Je veux traduire en chants de couleurs, en partitions, en structures une sensation intérieure. Transmette la vibration qui me porte. Dans l’atelier, il y a souvent de la musique. « Pelléas et Mélisande », « l’Enfant et les Sortilèges »… Mais je me sépare du monde et la musique dans ma tête est différente de celle qu’on entend. J’aimerais bien que mon atelier soit dans le voisinage d’une cour d’école : les voix d’autres existences, éternelles, à côté de moi…
Peindre est pour moi un passage à l’acte. Mais pas un geste en soi, plutôt un signe vers.
– Que cherches-tu à donner au spectateur ?
– Lorsque je peins, je ne pense pas à lui. « Ce n’est pas parce qu’un oiseau chante qu’il est heureux », dit Bonnard.
– Que penses-tu de cette répartie dans « l’Impromptu » de Molière : « Mais quand jouera-t-on le portrait du peintre ? »
– Cela me fait penser à Van Gogh qui se coupe l’oreille. Le comble du peintre est probablement en effet d’être sourd. Cette performance et sa peinture qui crie font de Van Gogh un peintre expressionniste. Je ne me sens pas expressionniste.
Je ne rêve pas de sauver le monde. J’ai toujours éprouvé comme une fascination d’être enfermé avec mon propre chant…

– Il ne serait pas juste non plus de parler dans ton cas d’un retour à la peinture…
– Je n’éprouve aucune nostalgie. La confrontation avec les artistes de mon temps me plait. J’exprime aussi mon énervement. Tu vas me parler de Duchamp ; je te réponds tout de suite : il ne faut pas oublier qu’il a commencé par peindre et qu’il a terminé par jouer aux échecs et ne plus répondre aux questions… Il a aussi traumatisé Beuys !
Je crois plus aux saisons qu’aux tendances. Je n’ai pas l’habitude de me réprimer, encore moins de m’épuiser dans l’espace et dans le temps. Mes peintures et mes réponses ne cherchent pas à justifier quoi que ce soit.
J’aime bien regarder mes anciens tableaux. Ils ont fixé quelque chose qui ne sera plus. Ce que j’éprouve est à la fois voluptueux et de l’ordre du chagrin. Quelques fois, j’ai du mal à m’en séparer…
Un tableau est actuel lorsqu’il existe n’importe quand. Alors, il est dans l’Histoire. La plupart des artistes contemporains ont une pratique du temps différente.
– Pourquoi peins-tu ?
– Parce que les peintres existent. D’autres ont indiqué des chemins dans lesquels ils ne sont pas forcément allés. L’expérience de Matisse m’amène à mes expériences. Leurs œuvres me donnent des clefs pour la mienne.
– On parlait tout à l’heure de malentendu et de vérité, à une échelle relativement privée. Dans la société du spectacle, quelle réalité est ta peinture ?
– Avec la dite réalité, j’ai déjà un problème. Je préfère rêver et réaliser. Quant à la réalité de la société du spectacle, cet enfer d’informations à l’infini, je ne veux pas m’y confronter.
Entre deux figures : l’enfant innocent qui sourit et le sage qui porte toute la tristesse du monde, ménage ta monture, ménage ta peinture !… J’essaie de me tenir à l’écart de l’hystérie actuelle.
– Comment conçois-tu la diffusion de ton œuvre ?
– Les tableaux doivent être vus, circuler. Les lieux d’exposition que je préfère sont ceux qui me laissent libre. L’idéal est de faire un travail et ensuite de trouver le lieu.
– Qu’est-ce qu’un bon artiste ? Quelle moralité ?
– Il faut être au plus juste de soi. Aimer son génie propre. Rien à voir avec croire. Les mauvais artistes sont hantés par des êtres qui ne sont pas eux. Le désir est mon maître.
– Que penses-tu de cette réflexion de Sartre : « Vis-à-vis de Gaugin, Van Gogh et Rimbaud, j’ai un complexe d’infériorité parce qu’ils ont su se perdre… Je pense de plus en plus que, pour atteindre l’authenticité, il faut que quelque chose craque… Mais je me suis préservé contre les craquements. Je me suis ligoté à mon désir d’écrire. » ?
– J’ai été divisé dès le départ. Il n’était pas nécessaire que quelque chose craquât. « Je suis perdue… » se lamente l’âme de Mélisande à la recherche de son corps : « Puisque nous sommes en exil, soyons l’exil de cet exil. »
– Y-a-t-il une autre question que tu veux que je te pose ?
– Pose-la…  

Valentine de Ganay.

Pierre Nivollet*, le sac du semeur 2017.
* Texte publié dans le catalogue Pierre Nivollet Figures et Portraits, Galerie Jacqueline Felman, 1991. Choix de la rédaction, avec l’aimable autorisation de l’artiste.