Souvenirs du moment prégnant

 

Le matin du repentir, telle une douleur qui te passe dans
les membres comme un lumbago ;
le jour où tu t’es ridiculisée à jamais ;
le soir où étendue sur le sol le sang s’écoule de ton nez ;
l’heure où tu découvres que tu as fait fausse route durant
quatorze ans, neuf mois et deux semaines ;
la minute où ta propre fille te regarde comme une étrangère ;
le moment où tu crois sentir clans ton dos la pointe du couteau ;
l’instant où tu trouves la lettre d’adieu sur la table de la cuisine ;
le dixième de seconde où l’avalanche se déclenche sous tes pieds ;
et avant et après les instants d’insouciance incroyablement
nombreux.

 

Péchés par omission

Oui, j’étais absent sans excuse.
Je ne suis pas accouru
quand s’en faisait sentir la nécessité la plus grande.
J’ai laissé filer les nuits d’amour,
au ballon prisonnier, une catastrophe,
jamais appris à nager correctement.

Oui, j’ai évité
de combattre jusqu’à la dernière cartouche.
Me suis dispensé
de baiser la main de mon frère le clochard,
et d’arroser en temps voulu
les impatientes du voisin.

Oublié d’aller à confesse,
reculé devant l`idée
de refaire le monde,
toujours raté le train en marche,
omis de prendre mes pilules
trois fois par jour.

Oui, je me suis abstenu
de tuer des gens. Oui,
je n’ai pas téléphoné.
Jusqu’ici je me suis même
abstenu de mourir.
Si vous le pouvez, pardonnez-moi.

Ou qu’il en soit simplement ainsi.

 

Envolé

Ah, l’Odyssée ! Autrefois, bon nombre
la connaissaient par cœur, tout du moins
quelques vers. Le nettoyage a sec
avec la Chinoise n`est plus là lui non plus.
Qu’as-tu dit ? Le marteau-piqueur
m’en met plein la tête. Mais ou
est passé ce nuage qui, merveille,
scintillait dans la lumière oblique ?
Disparu ! Et toi, mon amour ?
Soudain te voilà dépitée.
Il y a une minute encore tu semblais
Ravie ! Et maintenant
la dernière nouveauté t’attire déjà,
rouge sang, dans la vitrine
que tu longes, où hier encore
ce match de foot était retransmis,
match nul.

 

Nu photographique

Le tonnerre dans la nuit d’août m’a réveillé,
mais tu as rejeté le drap dans ton sommeil
sans rêve, insensible à l’orage électrique.
Les éclairs de magnésium éblouissent tes paupières fermées
Une pâleur violette nimbe ta hanche respirante,
tandis que l’eau dansante crépite de mille gouttes sur le toit.

 

L’issue

Il n’y en a pas toujours,
mais tout de même
plus souvent que tu ne le pensais.
Bien sûr, ce n’est que lorsque
tu es arrivé au bout
que tu le trouves,
l’interstice secret,
le trou où passer, la porte de derrière.

De l’autre côté,
tu te retrouves ébloui, à l’air libre.
Difficile à croire :
en ce jour fraîchement peint
l’Histoire est en suspens,
la vieille Histoire.
Personne ne hurle.
Jusqu’à la prochaine fois.

 

Une agréable soirée

Enfin, la paix ! Personne ici,
une idylle comme sur papier glacé.
Si seulement il n’y avait les livres,
qui te chuchotent quelque chose à l’oreille
au sujet des charognards et des missiles,
au mur le bois muet
sur lequel depuis des siècles
brûle une Troie peinte,
et cette boîte noire,
qui n’a de cesse
que de te montrer encore et toujours,
entre Go-Go girls gigotantes
et nettoyants pour W.C., le même massacre.
Est-ce vraiment sain ?

 

Sans-papiers
Boulevard de Port-Royal, mars 1999

Calmes conversations chez le poète au quatrième étage,
enfoui sous la neige de ses manuscrits,
des périodiques sur la table, au mur
de silencieux classiques sur papier bible, résistant
et fin comme des pelures d’oignon.

Sur le boulevard, dehors, tambours,
véhicules d’intervention, porte-voix, danseurs,
des enfants qui braillent et des femmes
comme des reines en robes africaines,
à la recherche d’un bout de papier.

 

Étoiles

pour Adam Zagajewski

Chaque année, avec une ponctualité astronomique,
elles s’élèvent de nouveau.
Ce qui prolifère, là, s’appelle, je crois, herbe aux écus,
et la minuscule, ici, poivre de muraille.
Tant de jaune, qui disparaît bientôt.
De celles qui sont très éloignées de nous,
dans le froid, on dit qu’elles brûlent
comme les bougies magiques à un anniversaire,
Quand le vent tombe, bon nombre pendent mollement
aux drapeaux. Une apparaît dans la Bible.

Quand j’étais petit, il y en avait d’autres encore,
tordues et comme écrasées, et quelqu’un avait dû
les coudre sur des manteaux gris, usés.
Non ma tante Thérèse,
d’autres tantes étaient assises là, le fil à la bouche,
cherchant de leurs yeux presbytes le chas de l’aiguille.
Tant d’étoiles. N’en parle pas.
Sauf qu’elles étaient jaunes, jaunes.
Et qu’ensuite elles avaient disparu.

 

Une autre raison de se plaindre

Certes, tout était bien pire
autrefois, du moins ici –
parqué dans son propre pays,
dans sa propre cave à charbon.
Le Combat comme expérience intérieure,
la puberté inscrite sur les tickets de rationnement,
et l’haleine atroce
de quelque dictateur –, mais
personne, à l’évidence, ne veut plus le voir.

Mieux vaut continuer de geindre
sur les primes de Noël qui ne viendront pas,
sur la décadence des mœurs, et les menus infâmes
du vol charter pour Mombasa.

Condamné à
ce que tout aille bien,
chacun se garde bien
d’ébruiter ce plus sale
de tous les secrets.

 

Une autre moitié de la vie

Au début, ils sont bien peu nombreux à y croire.
L’un se fait écraser, le baratineur du 6b,
L’autre, la grosse cousine avec ses nattes,
qui sentait si bizarre, a disparu,
soudainement disparu. D’autres encore ont brûlé,
nu ils ont été emmenés, de nuit. Plus tard,
des lettres à bordures sont arrivées. Obscurément
la troupe des absents s’est élargie,
de sorte que tu ne te rappelles plus
du bonnet de l’un, de la bouche de l’autre.
Et puis, un jour, le moment vient,
imperceptible, et passe, où la moitié de ceux
qui t’ont nourri, haï, instruit
et embrassé, a disparu.

 

Questions aux cosmologues

La lumière fut-elle là en premier
ou bien plutôt l’obscurité ;
y a-t-il quelque part du rien
ou bien quelque chose,
et restera-i-il, à voire à train-là,
quelque chose
de la bonne vieille matière,
si ce n’est une surdose de mathématiques ?

Pouvez-vous me dire
si 22 dimensions font le compte –
ou s’il doit y en avoir
un peu plus encore ? –,
si l’au-delà est un trou de ver,
et à combien d’univers parallèles
il me faut m’attendre ?

J’écoute respectueusement
vos historiettes véridiques,
ô grands prêtres.
Tant de questions.
À qui les poser,
si ce n’est à vous,
les derniers des Mohicans
de la métaphysique ?

 

Hans Magnus Enzensberger*, le sac du semeur 2017.
*Choix de la rédaction avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Extraits de L’histoire des nuages, 99 méditations, traduit de l’allemand par Frédéric Joly avec le concours de Patrick Charbonneaux, Éditions Vagabonde, 2017.

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