Un lieu-dit les Marcs d’or

  

… je m’étais dit en cataloguant ainsi
les illustrations de ma mémoire :
« J’ai tout de même vu de belles choses
dans ma vie ». Marcel Proust

Si l’œuvre d’art témoigne d’abord et essentiellement d’une expérience singulière, faut-il s’étonner qu’elle ne ressemble à aucune autre, qu’elle nous apparaisse particulière, imprévisible et qu’elle nous propose de vivre, de sentir, d’agir, de regarder, de voir d’une autre manière que celles qui sont, à ce moment, convenues ? Je ne veux bien entendu pas dire par là que l’œuvre d’art doit contrarier notre premier mouvement vers elle, mais que, spontanément, et c’est peut-être là sa première fonction, elle le déroute. La vision du peintre n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués, elle nous arrête et nous détourne des classifications et des identifications sommaires qui distribuent les lieux communs de l’échange communautaire (du marché), pour nous proposer la forme urgente qui embellit ce qui est.

Ainsi rencontrons-nous une œuvre d’art comme un dialogue insolite avec un autre regard, avec cet autre regard qui déplace les lignes. Que nous disent les tableaux que présente aujourd’hui Pierre Nivollet si ce n’est la certitude d’être, dans la création de ce regard, la langue nouvelle, la peinture à nouveau inventée pour ses bonheurs d’expression? En ce sens ils s’imposent et nous les reconnaissons comme œuvre d’art ; comme en ce sens ils déroutent le pessimisme qui habite notre époque, comme il nous habite; ce pessimisme dont Nietzsche dit que « les yeux de lynx ne brillent que dans la nuit ».

Ce qui surprend justement, lorsque l’on regarde ces tableaux n’est-ce pas la lumière qui les habite, et que cette lumière là est unique ? Tout baigne dans la lumière, sans que l’on puisse pourtant en déterminer la source. La lumière est ici comme le chiffre secret de l’invention chromatique et magique de la forme. Elle assume et réalise l’évocation et le surgissement spontané d’un vécu, fut-il très éloigné dans le temps. Son unité et son unicité, participent de la rencontre infiniment réactualisée de deux espaces : celui dans lequel et par lequel le tableau se construit savoir-peint, et celui qui donne inspiration et dynamique à ce savoir. Le premier est actuel, le second est réactualisé. Ainsi la peinture devient lumière parce qu’elle associe, dans le même temps présent de la création, une expérience et un savoir concret, à la mémoire actualisée d’une expérience biographique. Elle se construit œuvre d’art par l’expression heureuse qui fait de la lumière sur le temps.

À partir de là, on peut dire que Pierre Nivollet réinvente aujourd’hui aussi bien l’art abstrait, que l’art de la figure; ou, plus précisément encore, qu’il est aujourd’hui un des rares peintres à penser que la peinture est à la mesure de l’expérience vécue et de sa capacité de tout dire de cette expérience. On aura sans doute remarqué que, sans être pour autant constitués en série, tous les tableaux, que Pierre Nivollet expose aujourd’hui, portent pour titre Les Marcs d’or. Comme si l’artiste tenait à souligner ainsi une origine commune, une même source d’inspiration. Or, on peut savoir, par un volume de poésies qu’il a publié en 1981 et auquel il a donné ce même titre, que Les Marcs d’or, sont un lieu-dit où il a passé son enfance. C’est donc bien un espace biographique qui divise et unifie la réalisation du paysage pictural. En faisant retour, sur l’écran qu’il divise, le passé s’authentifie dans la mémoire peinte. Un grand nombre de tableaux de cet ensemble dit « Les Marcs d’or », n’est-il pas construit en un jeu de semi-miroir, et de faux reflets, comme si les formes ne se reconnaissaient qu’en partie dans l’interprétation picturale qui opère leur passage d’un univers à l’autre. Comme si, en dernière instance, la peinture se qualifiait d’une heureuse sélection des êtres et des choses dans le cours du temps.

Sans doute l’art de Pierre Nivollet est plus d’un bonheur de peindre que d’un bonheur de vivre, encore qu’il soit délicat de faire une semblable distinction. Je veux simplement dire par là que sa peinture n’est pas déclarative mais évocatrice. Fort d’une expérience vécue projetée dans l’espace et dans le temps, l’artiste prend plaisir à réaliser en peinture les certitudes de ce vécu. Et les tableaux bien entendu associent en un art peint la certitude du passé au plaisir du présent. Rien n’échappe à cette détermination de l’inspiration créatrice lorsqu’elle reproduit picturalement, avec la rigueur d’un alphabet morse, la pulsion rythmique du vécu. On peut s’approcher des tableaux, sur la qualité vive, mobile, télégraphique, de l’emportement pictural, 10 cm2 en disent autant que toute la surface. Une énergie spirituelle et sensible habite ainsi la transparence des couleurs qui l’apaisent et invitent au partage dès lors quasi musical de l’évocation. Nous pouvons demeurer dans cette lumière rose qui entoure la maison. Nous ne nous lasserons pas de vouloir mieux connaître ces arbres qui blanchissent dans l’ocre d’or. Ne voulons-nous pas tous posséder la lune ? Elle brille ici, sur l’herbe jaune et verte, comme le souvenir en son dernier quartier… Et tout cela comme si l’artiste jouait la mémoire, l’entendement et la conscience comme le système des gammes, des modes et de leur enchainement harmonique. Voyez ce tableau où, près de deux arbres, une fleur géante nait sur la portée d’une composition musicale. Quel peintre a jamais aussi heureusement engagé l’action et la contemplation dans la partition chromatique d’un monde où le plaisir serait tout naturellement accordé.

Peinture à nouveau inventée. Peinture, on l’a compris, d’une manière de vivre, de sentir, d’agir, de voir, qui ne ressemble à aucune autre, et que, pour cette raison même, on ne se lasse pas de regarder.

  

Marcelin Pleynet*, le sac du semeur 2017.
* Texte publié dans le catalogue Pierre Nivollet, Galerie Regards, 1990. Choix de la rédaction, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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