Voler l’écriture à la mort

  

      Pour s’en assurer, il y a peu de chemins sûrs, pour ne pas dire aucun. La voix est étroite. Un des soleils sur lesquels se repérer tient dans ce que Breton nommait (parlant peut-être d’autre chose) l’évidence sensible. Qui n’est pas la simple prise en compte du corps dans cette opération. Elle n’est pas plus supplément de corps que la poésie ne saurait être supplément d’âme. L’évidence sensible, chez Jouffroy, est d’abord évidence sensible du vide, du néant. Dès le début, son écriture se met à tourner autour de ce vide central, ce trou.
      « Toujours le vide, toujours le point, autour duquel s’épaissit la matière », écrivait Artaud. Ce qu’on pourrait appeler la topologie de son écriture ne va, par la suite, pas changer quant au fond. C’est seulement la manière de voir ce vide, la teinte de ses abords, qui va se modifier avec le temps. Si tout est d’abord noir et absolument tragique, une légèreté naît pourtant de cette danse au bord de l’abîme, non pas comme une habitude ou une résignation mais, au contraire, comme la conséquence d’une plus grande acuité, d’une meilleure saisie du détachement qui s’opère dans cet espace très particulier que constitue le bord du vide. Acuité du corps dans toute l’étendue vécue de ses limites, c’est-à-dire des excès dont il est capable, acuité du corps qui dépasse et laisse filer la chaîne qui le tient attaché à la mémoire, acuité de l’exercice même de ce qui, du corps, vise à son éclatement, réalise son débordement, joignant ainsi, dans une étrange amnésie, l’extase à la colère.
      L’écriture de Jouffroy traverse la matière des mots pour aller sonder ce qui reste insondable autrement que dans l’éclair ou dans la perte : ce noyau de nuit ou d’orage qui rayonne au cœur de tout ce qui vit comme un trou béant. Expérimentée au départ comme volonté de suicide, son écriture s’est ensuite déployée depuis ce point zéro : la mort elle-même, extatiquement et fantasmatiquement vécue et éprouvée à chaque nouveau recommencement. L’expérience de Brauner entre 1948 et 1952 est à cet égard primordiale pour lui pour la raison toute simple qu’il s’y est reconnu et lu tout entier. C’est une des raisons de la complicité qui le lie à Brauner comme c’est tout à la fois l’une des raisons qui le pousseront ailleurs. Parlant de ces années, il l’écrit très précisément : « Tout ce qui a suivi est l’histoire d’une réintégration. » La réintégration de Jouffroy passera par l’Italie et par Matta. Mais Jouffroy aura vécu les années 1948-1952 sous le signe des rétractés de Brauner et, comme Brauner, « amené au bord d’un précipice où l’ineffable dilue toute possibilité de représentation, [Victor] a dû choisir entre l’abandon total, le silence ou le recommencement ». Son recommencement, s’il l’entraîne sur d’autres voies que l’expérience de Brauner, n’en reste pas moins identique quant à son ouverture. Comme Brauner, il « se retrouve alors face à un monde qu’il considère simplement d’un œil plus lucide, comme un être que la longue confession qu’il vient de faire, au lieu d’éloigner, a rapproché de toute chose ». Ce recommencement depuis le précipice, il le fait encore dire vingt ans plus tard à Charlotte Auboy : « J’ai volé mon écriture à la mort. J’écris dans la mort, comme on écrit avec son sang. J’avance donc dans la mort, mot à mot, pour m’inventer une autre vie. »
      Pour lui, l’écriture est donc à la fois ce qui sonde la mort et ce qui permet d’en sortir. Elle est à la fois cette aiguille qui s’enfonce là où la conscience du poète s’efface pour laisser les mots faire tomber leur grêle radioactive et ce fil d’Ariane qu’ils tissent pour mener celui qui écrit hors du labyrinthe de son propre moi. « Aimer son moi, c’est aimer un cadavre », écrivait encore Artaud. Sortir du moi, pour Jouffroy, c’est alors sortir de la mort (la narratrice de L’indiscrétion faite à Charlotte dit : « Je me désolidarisais, en écrivant de tout ce qui n’était pas moi. De tout ce qui, en moi, ne fut jamais moi. L’indiscrétion. L’écriture n’est pas un miroir que je promène le long de ma vie, mais le fil tendu qui me permet de sortir du labyrinthe quotidien. ») Écrire est ainsi cette manière très étrange de faire servir la mort, de faire jouer la mort contre elle-même. Je l’ai compris, trop lentement sans doute, à son contact : la vraie révolution consiste à prendre la mort à son propre jeu, à la transformer en lumière. « Écrire consiste d’abord à changer cette mort en lumière », écrit-il encore dans L’indiscrétion faite à Charlotte.
      Ce néant, ce vide, une fois éprouvé, une fois l’écriture volée à la mort, il est rare que les poètes résistent à n’en pas faire toute leur poésie et à ne pas y trouver le motif même de leur réussite dans l’épicerie (et donc la disparition immédiate de la poésie réelle). Rare qu’ils sachent ne pas rendre à la mort une part de ce qu’ils lui ont volé, rare qu’ils ne signent pas avec elle un de ces accords foireux où toute l’énergie secrète de leur commencement se voit touchée et finalement rongée par la pourriture de l’accommodement. Rare mais pas impossible. Comment faire pour sortir de ce pédiluve nauséabond ? Se poser la question suivante : « Que faire de la poésie ? » Cette question que se pose Jouffroy au début de l’introduction de son Anthologie de la poésie à la première personne du singulier, c’est la question qu’il ne cesse de se poser tout au long de son œuvre. Que faire de la poésie pour la sortir de la littérature (de la rhétorique et des tics) et du même coup sortir la vie du Harar ordinaire et de l’aplatissement ? « Que faire d’elle, oui vraiment, de l’intérieur d’elle et au-delà d’elle, pour que quelque chose qui surgit avec elle modifie plus que jamais les conditions de l’énonciation du jour, de tous les jours que nous vivons ? » Que faire ? La brancher sur tout ce qui, ordinairement lui échappe, sur tout ce qu’elle refuse ou rejette, relègue et ignore, sur l’infime, le prosaïque, le trop évident, le banal, l’incorrect, l’oublié, le négligé, répond Jouffroy. L’aboucher à la réalité (comme le réclamait Artaud), en faire « un poing sur la réalité bien pleine » (Reverdy), ouvrir sa vie au vent de l’éventuel (Breton), de l’accidentel, à l’avenir. Simplement, sans doute, ne fermer aucune porte et laisser faire la poésie, puisque « la poésie tombe, s’infiltre, sourd, se jette, s’évapore dans l’homme comme l’eau dans le monde », comme l’écrit un des tous premiers Jouffroy (celui de février-mars 1948).
      Ce n’est pourtant pas suffisant. Cette poésie, prise ainsi avec soi, il faut encore lui faire passer les lignes en ce qu’elle a de plus brûlant, son noyau de nuit ou d’orage. « Ce qui importe », écrit-il dans Déclaration d’indépendance, « c’est que quelque chose en nous ne disparaisse pas / je ne sais quoi exactement mais cela devrait être ressemblant à une part de la lucidité d’Artaud / sans son appétit de punition / car je ne vois pas de solution dans le macabre échec / dans la gloire infernale (Beckett crispé sur sa canne paralytique) / je ne suis pas pour la santé et l’hygiène / ça me casse les coqs / mais les grincements de dents les hurlements les tremblements et toute la pacotille mélo et métaphysique des suicidés de la société / cela me donne aussi envie de rigoler ». Il faut donc slalomer en pensée à travers tous les nouveaux filtres à liberté, éviter la censure et la sensure.

  

Samuel Dudouit*, le sac du semeur 2016.
Extrait d’Alain Jouffroy passe sans porte, Voler l’écriture à la mort, Les éditions du Littéraire, 2015.*Choix de la rédaction, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.